Mgr Brouwet : L’urgence de l’évangélisation

Le 23 septembre 2022 –

(E.S.M.)

Évêque auxiliaire de Nanterre (2008-2012), puis évêque de Tarbes et
Lourdes de 2012 à 2021, et maintenant de Nîmes, Mgr Nicolas Brouwet
nous parle de l’avenir de la paroisse et de la mission dans l’Église
de France.

 Mgr Nicolas Brouwet –
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Le 23 septembre 2022 – E.
S. M.
La Nef –
Comment un pays jadis chrétien en est arrivé à 1,5 % de pratique
religieuse avec une population qui semble très largement
indifférente à la question de Dieu ?

Mgr Nicolas Brouwet – La
profonde sécularisation de notre pays ne date pas d’hier. À la
remise en cause fondamentale de l’existence de Dieu opérée par la
modernité s’est ajouté plus récemment le rétrécissement de l’horizon
à la consommation et à la foi dans le progrès : si mon salut est
assuré par le confort et par la technologie, pourquoi ai-je besoin
de regarder vers le ciel?
Mais deux autres éléments sont venus accentuer cet oubli de Dieu.
D’une part la dérive laïciste qui voudrait substituer à la laïcité
de l’État une laïcisation de la société. Sous le prétexte de lutter
contre l’islamisme et ses prétentions hégémoniques, il faudrait
protéger notre société de toute pratique religieuse. Cette «
neutralisation » de l’espace publique est peu à peu intériorisée par
nos concitoyens qui finissent par penser que la foi en Dieu est
suspecte parce qu’elle divise au lieu d’unir et parce qu’elle porte
en elle un ferment de radicalisation.
Un deuxième élément accentue cette perte de la foi : c’est la remise
en cause du principe de tradition qui soutenait, depuis des siècles,
l’organisation pastorale de l’Église. On faisait baptiser ses
enfants parce qu’on avait soi-même reçu le baptême. À partir de là,
l’Église avait construit une pastorale des grandes étapes de la vie
qui lui permettait, si l’on peut dire, d’avoir rendez-vous avec ses
fidèles aux grands moments de leur existence. Or le principe de la
transmission familiale s’est interrompu parce que les nouvelles
générations ne l’acceptent plus. Le baptême n’est plus l’entrée dans
une communauté dans laquelle on veut naturellement intégrer ses
enfants mais un choix individuel que les parents ne doivent pas
prendre à la place de leur enfant pour ne pas le conditionner.
Pour toutes ces raisons l’Église doit faire une véritable conversion
pastorale. Elle ne peut plus se contenter d’attendre que les fidèles
viennent frapper à la porte des presbytères pour demander un
sacrement. Elle doit trouver les moyens d’aller à la rencontre de
ceux qui ne fréquentent plus nos communautés pour leur annoncer
l’Évangile.

Le nombre de prêtres et de fidèles diminue
fortement, si bien que, dans les zones les moins peuplées, un curé
seul se retrouve souvent à la tête d’un nombre incroyable de
clochers : comment l’évêque que vous êtes appréhende-t-il ce
problème, et est-ce une réflexion menée au niveau de la CEF avec
quelles solutions en vue ?


En France, jusqu’à la Révolution, le découpage en paroisses servait
de découpage administratif. Nous avons hérité de cette vision
territoriale de la paroisse. Nous la pensons encore souvent comme
une surface à desservir. Il faut la repenser en termes de
communauté, comme dans les pays qui n’ont pas la même histoire que
nous. Pensez aux États-Unis ou aux paroisses catholiques présentes
dans les pays musulmans : le curé ne prétend pas couvrir un
territoire : il est le pasteur des catholiques présents dans ce
territoire. En France la question du nombre de clochers devrait
moins nous préoccuper que celle de la vie de la communauté
elle-même.

D’une façon plus générale, comment voyez-vous
l’avenir de la paroisse et du rôle des curés ? Et comment articuler
paroisse et mission ?


Beaucoup de prêtres et de paroisses vivent en ce moment une
conversion missionnaire en prenant conscience de l’urgence de
l’évangélisation. Nous quittons un modèle dans lequel le curé
portait seul l’animation de sa paroisse, aidé par des laïcs
généreux. Ce modèle parvient maintenant à son terme parce que, bien
trop souvent, il est vécu par ses acteurs comme une vaine tentative
de faire survivre la « structure paroissiale » en prenant acte,
année après année, de la baisse des fidèles. Ce modèle de maintien
de l’existant épuise les prêtres et ceux qui les assistent parce
qu’il n’offre aucune perspective d’avenir. Bien des baptisés,
pourtant, réalisent la nécessité de proclamer le Christ d’une
manière nouvelle. Les Congrès Mission en sont un exemple, mais ils
ne sont pas le seul. Ces fidèles laïcs sont prêts à s’engager là où
ils sont, conscients de la grâce de leur baptême, et prêts à mettre
leurs charismes et leurs compétences au service de l’évangélisation.
Ils cherchent dans leur paroisse et auprès des prêtres un lieu de
discernement, de ressourcement et d’encouragement.
Sans cette perspective missionnaire portée par les fidèles avec
leurs prêtres – et jamais sans eux – nos paroisses deviendront des
déserts. C’est pourquoi l’urgence est de rejoindre nos contemporains
là où ils vivent et sur des thématiques qui les occupent. Le Christ
Jésus n’a pas ouvert un centre à Jérusalem pour y donner des
enseignements. Il est allé en Galilée, en Samarie, en Judée parler à
des pêcheurs, des publicains, des malades et des possédés. Bref, il
s’est rendu proche. Voilà la véritable réponse à l’indifférence
religieuse : la proximité des prêtres et des baptisés pour proposer
l’Évangile sous la conduite du Saint-Esprit. Le pape François ne
cesse de nous y inviter.

Des curés plaident pour leur stabilité dans la
paroisse (cf. l’abbé François Dedieu, Curé à durée indéterminée,
Artège) : en tant qu’évêque, que pensez-vous de cette revendication
souvent partagée par les fidèles ?

Il est vrai que la relation pastorale, celle d’un prêtre avec les
fidèles qui lui sont confiés, se construit progressivement, dans un
temps long ; non seulement avec les fidèles pratiquants mais
également avec ceux qui sont plus éloignés. Cela dit, l’évêque doit
également pourvoir les paroisses qui n’ont pas de curé. Il faut
alors parfois déplacer un prêtre. C’est pour lui un arrachement mais
cette disponibilité à la mission est également source de fécondité.

Quels sont les autres vecteurs de la mission
dans un diocèse, comment toucher tant de nos contemporains qui sont
soit non-pratiquants mais viennent à l’église de temps en temps
(sacrements), soit non-croyants ?

Lorsqu’une paroisse commence à avoir un véritable élan missionnaire,
elle voit arriver des personnes qui demandent le baptême ou qui
veulent renouer avec la foi chrétienne. Certaines d’entre elles ont
des parcours de vie éprouvants : ruptures affectives, familles
décomposées, expérience d’addiction, déconvenues professionnelles,
pratiques occultes, troubles psychiques… Il faut toutes les
accompagner dans la découverte du Christ et la conversion
personnelle, en les accueillant avec le regard bienveillant du
Seigneur mais en leur prêchant également les exigences de la vie
chrétienne. Cela demande de la patience et du discernement tant la
culture actuelle prépare peu à la vie intérieure, à la fidélité aux
engagements pris ou à la dimension communautaire de la foi.
Une paroisse peut difficilement faire face à ce défi toute seule.
Elle doit s’enrichir du témoignage de la vie consacrée, de la vie
des mouvements ecclésiaux, des sanctuaires, des organismes de
formation. La vie d’un diocèse ne se réduit pas à l’animation des
paroisses. Elle reçoit comme une grâce les charismes donnés à tant
de communautés et d’associations qui aident les fidèles à
approfondir leur vie chrétienne par la prière, le discernement, la
formation de l’intelligence, le partage ou l’accompagnement
spirituel.

On a l’impression qu’au niveau des évêques et
de la CEF, on s’intéresse peu à l’évangélisation du monde musulman,
alors qu’il y a là un vivier potentiel important : pourquoi cet «
angle mort » dans l’évangélisation ?

Environ 400 musulmans sont baptisés chaque année dans l’Église
catholique en France. C’est peu mais, dans une culture musulmane
très protectrice qui ne reconnaît pas la liberté de changer de
religion, ce chiffre est remarquable. Surtout quand on connaît le
parcours étonnant de ceux ou celles qui demandent le baptême en
devant rompre avec leur communauté d’origine. L’annonce du Christ en
milieu musulman est réelle mais elle est discrète et prudente. Je
rends hommage à ceux qui, humblement mais avec ferveur, témoignent
du Christ dans les quartiers à majorité musulmane.

L’œcuménisme est une priorité dans l’Église :
qu’avons-nous à apprendre des orthodoxes et protestants
(évangéliques notamment) en matière d’évangélisation ?


Les orthodoxes nous rappellent combien la liturgie est
évangélisatrice parce qu’elle nous saisit et nous plonge dans le
mystère de Dieu. Les évangéliques témoignent d’une annonce
décomplexée qui met tout de suite dans une relation personnelle avec
Jésus mort et ressuscité et qui introduit dans une communauté. Il
n’y a pas de modèles ou de recette pour annoncer le Christ mais les
uns et les autres doivent nous inspirer. Mieux : face à la
sécularisation, nous devrions annoncer le Christ ensemble dans la
puissance de l’Esprit de Pentecôte. L’œcuménisme doit avoir aussi
une perspective missionnaire.

Comment analysez-vous les fruits de la «
nouvelle évangélisation » lancée par Jean-Paul II ?


Cette génération née dans les années 60 et 70 a été la première qui
s’est vécue comme une minorité, vivant sa foi au milieu de jeunes
qui ne la partageaient pas. Par ailleurs elle a grandi dans une
Église en pleine crise d’identité qui a eu du mal à transmettre sa
tradition théologique et spirituelle parce qu’elle ne savait plus
que dire et comment le dire. C’est pourquoi, face aux doutes des
institutions traditionnelles, cette génération a cherché des maîtres
ailleurs. Elle avait une grande soif du Christ et de s’initier à la
grande Tradition de l’Église. Il est notable que l’on ait appelé
cette génération « Jean-Paul II » qui est comme le prototype du
maître recherché par cette jeunesse. Sa générosité, son désir
d’engagement ont ouvert la porte aux fondations de communautés
nouvelles avec une recherche de profondeur spirituelle et
liturgique, une formation théologique, une proximité des pauvres et
un élan missionnaire. Par ailleurs la génération Jean-Paul II a été
modelée aussi par les JMJ qui lui ont fait découvrir la dimension
catholique de la foi chrétienne, une foi partagée par des jeunes de
langues, de cultures et d’histoires différentes.
Le Jubilé de l’an 2000 a été préparé avec ferveur par cette
génération, conduite par le saint pape Jean-Paul II. Ce jubilé
devait donner un nouvel élan à l’Église. On imaginait cet élan comme
un retour des foules à la foi, fruit de l’ardeur missionnaire et de
la ferveur des communautés nouvelles. Mais si l’Église est
renouvelée en profondeur, c’est, depuis le nouveau millénaire, dans
un chemin d’humiliation et de purification. Les abus sexuels ont
suscité un grand scandale. Ils ont mis à jour la question des abus
spirituels, des abus de pouvoir. L’Église est interrogée en
profondeur sur sa façon d’exercer l’autorité. La génération
Jean-Paul II a dû faire face à cette grande désillusion. Certains se
sont sentis trahis, trompés, abusés. Par ailleurs ces jeunes,
devenus adultes, ont dû affronter aussi la sécularisation et la
difficulté de la transmission à leurs propres enfants. Ils n’ont pas
toujours su comment transmettre la ferveur de leur jeunesse à la
génération suivante pour laquelle, comme je le disais au début, le
principe de tradition ne suffit plus.
Il faut lire ces évènements, ces désillusions, dans un regard
surnaturel, comme une occasion de fortifier en nous l’espérance
chrétienne, de nous abandonner entre les mains de Dieu. Nous ne
sommes pas maîtres de l’histoire de l’Église. Et si nous avons suivi
le Christ prêchant au peuple, accomplissant des miracles,
multipliant les pains, si nous l’avons suivi au Thabor et sur les
rives du Lac de Tibériade, il nous faut aussi le suivre à Gethsémani
et au Calvaire où, abandonné par les foules mais accompagné par la
première Église, il est allé jusqu’au bout de sa mission, remettant
sa vie entre les mains du Père dans le mystère de la croix, livré
pour le salut du monde. Voilà ce que sera la fécondité de la
génération Jean-Paul II. Non dans le triomphe des chiffres mais dans
la suite de Jésus, dans une vie livrée sans retour dans la joie et
le feu du Saint-Esprit.

Propos recueillis par Christophe Geffroy

À propos
Christophe Geffroy
Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se
libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de
Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013),
L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef,
2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).



 

Sources : © LA NEF n°349

 E.S.M.

Ce document est destiné à l’information; il ne
constitue pas un document officiel

Eucharistie sacrement de la miséricorde –

(E.S.M.) 23.09.2022

Mgr Brouwet : L’urgence de l’évangélisation