22 BD de 2022 à ne surtout pas oublier

La dernière reine, par Jean-Marc Rochette

Casterman, 240 p., 30 euros.

La rencontre, dans les années 1920, de deux écorchés vifs. Lui, Edouard Roux, gueule cassée originaire du Vercors, où la dernière ourse a été tuée en 1898, signe du « début du temps des ténèbres ». Elle, Jeanne Sauvage, sculptrice qui lui façonne un masque d’après un kouros, jeune homme dans la statuaire antique, et qui fréquente la bande de Montmartre : Chaïm Soutine, François Pompon, Jean Cocteau… Ils vont s’aimer follement et fuir la petitesse des hommes dans la montagne, jusqu’à connaître une fin tragique. Deux cent quarante pages sombres et denses qui ajoutent, à la passion flamboyante, l’appel de la forêt et une charge contre le milieu de l’art et la société mue par l’argent. De grands affects, façon feuilleton du XIXe siècle. Pour Jean-Marc Rochette, dessinateur du culte « Transperceneige », c’est la combinaison à peine voilée de sa philosophie du rapport au vivant et des déviations de son propre destin (notamment racontées dans « Ailefroide Altitude 3954 »). Une BD-somme, voire BD-sommet.

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Amandine Schmitt

Avec Jean-Marc Rochette, dans son refuge montagnard : « Ce qui se passe en bas, ça ne m’intéresse plus »

Le Secret de la force surhumaine, par Alison Bechdel

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Lili Sztajn, Denoël Graphic, 240 p., 26 euros.

Tatamis, tapis de yoga, pistes cyclables ou descentes à ski : Alison Bechdel, cette « maniaque de l’exercice physique » les a tous foulés. Après avoir exploré les figures parentales dans deux albums psychanalytiques qui ont fait date (« Fun Home », « C’est toi ma maman ? »), l’autrice de BD américaine et icône queer part à la recherche d’elle-même, dans son rapport au sport. La soixantaine passée, Bechdel la cérébrale ne se contente pas d’évoquer son attrait pour les bandeaux-éponge et les polaires Patagonia : c’est toute sa vie, avec ses proches, ses héros littéraires, son art, sa peur de la mort, qui défile sous son crayon affûté, dans un livre pour la première fois mis en couleurs par son épouse Holly Rae Taylor. Au fil de cette histoire érudite et drôle, il ne s’agit pas seulement de suer, mais d’atteindre un état de transcendance qui permette d’accepter sa condition de simple humain. Balaise !

A. S.

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Alison Bechdel perce « le secret de la force surhumaine » : « Je n’aimais pas l’idée que les femmes constituaient le sexe faible »

Le Poids des héros, par David Sala

Casterman, 176 p., 24 euros.

David Sala submerge par la beauté de ses décors : le jardin multicolore de son enfance, les papiers peints psychédéliques de la maison familiale, les étoiles dans la nuit sombre d’un aïeul. Il retrace sa jeunesse, alors qu’affairé aux activités de son âge – vélo, films, foot et copains – il découvre son écrasant héritage. Son grand-père maternel survécut à la guerre d’Espagne et au camp de Mauthausen, son grand-père paternel intégra les FTP (Francs-tireurs et partisans), groupe de résistants du maquis. Dans ce récit plein de pudeur, l’audace vient de la palette de couleurs explosive. On pense aux nabis, à Matisse, à Picasso, et même à Warhol pour ce ciel rose pop au-dessus des barbelés.

A. S.

« Amalia », « Bagarre érotique »… nos 8 BD préférées depuis le début de l’année

La Grosse Laide, par Marie-Noëlle Hébert

Editions des Equateurs, 104 p., 20 euros.

Des contours flous, des bribes de visage, un trait gris qui fond les corps et le décor : même à travers son crayon de plomb, on jurerait que Marie-Noëlle Hébert évite les regards. C’est que cette jeune Montréalaise a longtemps souffert de sa silhouette, jusqu’à se désigner comme « la grosse laide » dans ses journaux intimes d’enfance et d’adolescence. Dans cet album autobiographique bouleversant, tout en pudeur et en larmes, elle épingle les saillies de son entourage comme à un tableau de chasse de la honte. Les moqueries de ses camarades de classe, les remarques énoncées sans tact à la table du dîner familial… Autant de piques qui alimentent la source intarissable de sa haine de soi. Appliquant chaque jour un strict autodénigrement, Marie-Noëlle Hébert se sent comme une « grosse pleine de vide ». Pour sa première BD, cette dessinatrice autodidacte se déleste de toute la solitude, la tristesse, la culpabilité sur lesquelles elle s’est construite pour se libérer enfin « du corps enseigné ». Avec ses illustrations bluffantes de réalisme, elle signe une œuvre hypersensible sur l’importance de s’accepter tel que l’on est, en dépit du jugement des autres.

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A. S.

Journal 1 & 2 et Journal 3, par Fabrice Neaud

Delcourt, respectivement 200 p., 22,95 euros et 424 p., 34,95 euros.

Attention, événement : Delcourt republie le chef-d’œuvre autobiographique qu’est le « Journal » de Fabrice Neaud, titre-phare de feu la maison d’édition indépendante Ego comme X. Années 1990, dans une ville moyenne facilement identifiable. Le quotidien de Fabrice, ex-étudiant des Beaux-Arts devenu RMIste, se divise entre travaux de commande sans éclat et nuits au jardin public, morne lieu de rencontre pour les homosexuels. Jeune homme à fleur de peau, il s’embourbe dans des amours à sens unique : d’abord Stéphane, conscrit volage, puis Dominique, « yeux bleus », « mains épaisses », hétéro. Neaud impressionne par la précision de son dessin, proche du classicisme, mais surtout par l’inventivité dans la mise en scène : séquence magistrale dans laquelle rien d’autre n’existe que la conversation de son adoré, où le décor d’un café devient bal dansant. Chronique de la galère, de l’homophobie, le « Journal », ce « travail qui épluche l’âme » de son auteur, est un récit sublime, radical, complexe. Dans le tome III en particulier, il pose la question même de sa légitimité : comment rendre compte avec justesse des autres ? « Tu vas te faire des ennemis de partout », prédisait un collègue. Il avait raison. Il n’empêche : dans la postface, Neaud annonce entamer un nouveau cycle autobiographique, intitulé « le Dernier Sergent », en 2023.

A. S.

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Le petit frère, par JeanLouis Tripp

Casterman, 340 p., 28 euros.

Il y a quarante-cinq ans, sous les yeux du dessinateur JeanLouis Tripp, Gilles, son petit frère, disparaissait, emporté par un chauffard – moment banal d’imprudence d’un gamin de 11 ans transformé en tragédie dans la nuée touffue des souvenirs de vacances. Cet instant a brisé une famille et Tripp aborde cette réalité brutale sans rien dissimuler des « petits faits vrais » du drame : le corps sanguinolent du frangin sur le bitume, la maladresse du personnel hospitalier, l’enterrement déchirant, noyé de fleurs, le procès surréaliste contre le conducteur… Et puis, il y a l’après, l’interminable après : cette mère qui a « vieilli de trente ans » en quelques heures, ce père silencieux, qui peint inlassablement des portraits de son fils. Et cette énigme, persistante, qu’est la mort quand elle s’abat sur un gosse innocent, présence flottant éternellement parmi les vivants. Oui, il faut continuer à exister sans Gilles, se construire une vie et même recommencer à être heureux. Il y a bien des larmes dans ce « Petit frère », et une douleur montrée dans sa terrible crudité. Cela pourrait déranger certains lecteurs. Mais cette frontalité n’est jamais obscène, simplement d’une folle justesse.

Arnaud Gonzague

12 BD pour en prendre plein les yeux pendant les vacances d’été

La Cendre et l’écume, par Ludovic Debeurme

Cornélius, 272 p., 27,50 euros.

Comment le corps expérimente-t-il le temps ? Quelle est la place de l’homme dans le vivant ? Ce sont les questions que se pose Ludovic Debeurme lorsqu’un chêne, déraciné par le vent, tombe près de sa maison. L’arbre est élagué, débité, déplacé et l’auteur de BD d’entamer un voyage intime et sensoriel. Que lui laisse son grand-père, vétéran de la Première guerre mondiale et résistant lors de la Seconde ? Son père, peintre du dimanche obsédé par les courbes ? Sa mère, grandie dans un orphelinat, à l’abri d’un secret de famille ? Pourquoi cette quiétude devant le roulis des vagues, le bruissement des haies bocagères, le cri des mouettes ? Qu’a-t-il trouvé en quittant Paris pour les bords de Manche ? Et si tout cela, au fond, n’était qu’un seul et même tout ? La ligne dansante (courbée, c’est de famille) de Debeurme, son ton poétique, sa quête proustienne, son imagerie parfois surréaliste, transcendent. Un sublime album métaphysique.

A. S.

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Voleuse, par Lucie Bryon

Sarbacane, 208 p., 24 euros.

Ella tombe raide dingue de Madeleine. Madeleine flashe complètement sur Ella. Une fois leurs sentiments avoués, reste un secret à confesser : la kleptomanie de Madeleine. Le couple de lycéennes décide alors de rendre les biens dérobés à leurs propriétaires sans que ces derniers ne s’en rendent compte. Le graphisme élastique de Lucie Bryon est un bonheur : impossible de ne pas se réjouir devant le visage hyperexpressif d’Ella. Un album plein de bienveillance et de charme, qui évoque les BD de Tillie Walden, autrice américaine prodige de « Spinning ».

A. S.

Spirou l’espoir malgré tout, 4e partie, par Emile Bravo

Dupuis, 48 p., 13,50 euros.

Dernier volume du Spirou d’Emile Bravo, saga dans laquelle l’auteur se réapproprie l’aventurier des éditions Dupuis et le place en pleine Seconde Guerre mondiale. C’est l’heure de la Libération. Spirou et Fantasio, engagés dans la résistance, reviennent à Bruxelles où ils ne sont pas au bout de leurs désillusions concernant la nature humaine : délations de dernière minute, femmes tondues, exécutions sommaires, retour des premiers survivants des camps de la mort… Mais aussi la disparition définitive de Felix et Felka, leur couple d’amis artistes (inspirés des peintres juifs allemands Felix Nussbaum et Felka Platek, réfugiés en Belgique et morts à Auschwitz en 1944). Trépidant, fin, parfois burlesque, toujours rigoureusement documenté, « l’Espoir malgré tout » confirme sa place d’indispensable de toute bibliothèque, notamment pour aborder le sujet de la guerre avec les plus jeunes. Ou, pour reprendre les mots de Didier Pasamonik, co-commissaire de l’exposition « Spirou dans la tourmente de la Shoah » au Mémorial de la Shoah, « l’œuvre la plus importante sur la Shoah depuis “Maus” de Spiegelman ».

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A. S.

Comment Emile Bravo a réinventé Spirou

L’Arabe du futur, tome 6, par Riad Sattouf

Allary Editions, 184 p., 24,90 euros.

Suite et fin de la bande dessinée autobiographique de Riad Sattouf. Rappelons simplement que, dans le tome 4, le père, Abdel-Razak, a enlevé le petit frère de Riad, Fadi, et l’a emmené dans son pays, la Syrie. Les années passent, Fadi grandit au loin et cette absence représente un intolérable fardeau sur les épaules de Clémentine, la mère, figée dans la tristesse, la colère, l’impuissance. Comment le jeune Riad, 20 ans, peut-il démarrer dans la vie, vivre ses rêves (entrer aux Gobelins, publier chez un vrai éditeur sa première BD…) et ses amours, flanqué de cet encombrant fantôme ? Comment accepter de ne pas savoir soulager la détresse maternelle ? Cette culpabilité hante ce sixième tome, tout comme l’emprise qu’Abdel-Razak continue d’exercer sur l’inconscient de son fils artiste. Et il lui en faut, de l’énergie, pour se désengluer des schémas familiaux ! Sous nos yeux, c’est aussi un auteur qui naît, comprenant que « tout un pan de la réalité n’était pas montré dans une BD ». C’est cela qu’il lui faut raconter pour marquer son territoire : les cailleras qui lui font peur dans la rue, la brutalité de son enfance en Syrie, la laideur ordinaire de nos sociétés… Et puis raconter le père, bien entendu, nimbé de ce mystère opaque qu’on appelle la folie.

A. G.

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« L’Arabe du futur », suite et fin : la loi du plus fort prime toujours

La maison nue, par Marion Fayolle

Magnani, 256 p., 35 euros.

Des colocataires se jurent d’être, pour une maison promise à la démolition, « trois pitres qui viennent la divertir pour l’empêcher de regarder vers la mort ». Trois êtres seuls et brisés qui vont et viennent, se frôlent, confessent leurs traumas. Dans cette maison de poupée, les silhouettes de Marion Fayolle composent de poétiques images : un homme qui rapetisse chaque fois qu’il voit son ancienne fiancée, un artiste qui creuse sa propre tête mais n’en extrait que des pierres ou une femme qui, sous forme d’une toile de tente à son effigie, « prête ses pensées » aux autres. Un très bel album sur ce que veut dire construire un foyer. Avec ou sans mur de briques.

A. S.

Journal inquiet d’Istanbul. Vol. 1, par Ersin Karabulut

Traduit par Didier Pasamonik, Dargaud, 152 p., 23 euros.

Enfant, il a toujours eu à sa disposition crayons et pinceaux, son père réalisant des travaux graphiques pour compléter ses revenus. Il a été biberonné aux comics et aux BD de Conan, Superman, Tintin – du moins leurs étonnantes versions turques, décalquées ou « augmentées ». La vocation de dessinateur et de caricaturiste du petit Ersin Karabulut n’a rien d’étonnant. Mais voilà que, face à la montée de l’intégrisme, ses parents lui demandent, pour sa propre sécurité, de renoncer au dessin de presse. En grandissant, il va constater que les menaces sont réelles : barbus au pied de son immeuble, procès intenté par Erdogan contre le journal qui l’emploie et qui a représenté le président en animal. C’est à travers la pratique de son métier que Karabulut, aujourd’hui âgé de 41 ans et connu en France pour ses hallucinés « Contes ordinaires d’une société résignée », chronique le basculement vers un régime autoritaire. Cet autoportrait passionnant, qui n’oublie jamais d’être drôle, montre un personnage schizophrénique, tiraillé entre les convictions et l’angoisse. Au pays de « Charlie Hebdo », impossible de rester insensible à son courageux engagement.

A. S.

LIRE AUSSI > Ersin Karabulut, dessinateur turc : « Après tout, si tout le monde saute du toit… »

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Adieu triste amour, par Mirion Malle

La Ville brûle, 212 p., 20 euros.

La littérature et la bande dessinée commencent, timidement, à lever le voile sur les abus sexuels et autres violences faites aux femmes. Mirion Malle s’empare d’un malaise plus diffus, mais bien réel : le fait de vivre dans un système de domination masculine et de devoir composer avec le comportement toxique de certains hommes. Après avoir rencontré une ancienne camarade de Charles, son petit ami, Cléo, autrice de BD française expatriée à Montréal (tout comme la dessinatrice), prend conscience que celui-ci n’est peut-être pas le prince charmant. Abattue, elle cherche un répit au fin fond de la Gaspésie, où elle se réfugie dans un café et cocon tenu par 7 femmes. Remarquée pour son blog sur les représentations de genre dans la pop culture, « Commando Culotte », et pour l’album « C’est comme ça que je disparais » (2020), Mirion Malle prend le parti de la douceur pour cet éloge de la sororité. A travers son héroïne en pleine mue, dont la création a été impulsée par « Portrait de la jeune fille en feu », de Céline Sciamma, elle revendique le droit de se retirer du monde pour mieux devenir soi-même. « J’étais tellement fatiguée », avoue Cléo. Comme nous toutes.

A. S.

5 excellentes BD féministes sur lesquelles se ruer

Vernon Subutex – Seconde partie, par Virginie Despentes et Luz

Albin Michel, 368 p., 34,90 euros.

Deuxième et dernière partie de l’ambitieuse adaptation de la fresque de Virginie Despentes. La « bande » de Vernon ne se quitte plus, communiant lors de « convergences », ces rave parties au clair de lune, sans drogue, sans alcool et sans téléphone portable. Seul carburant de ces transes : les « ondes » que dégagent les morceaux inédits d’Alex Bleach, la rock star qu’on retrouvait morte dès le début de la saga. Les fractures intimes – et physiques – de ces éclopés laissent désormais passer la lumière. Vernon lui-même, messie malgré lui, estime avoir « trouvé le ciel en lui ». Luz, habité par l’œuvre, déroule une fois encore, au sein de pages particulièrement denses, ses trouvailles graphiques : le visage d’un personnage mal intentionné qui se fond avec l’anus d’un chien ou la vache qui apparaît subitement dans les rues de Paris, citation directe de la pochette d’Atom Heart Mother de Pink Floyd. Le récit, à l’origine très connecté à l’époque de Nuit debout, a été entièrement réinventé pour la BD, jusqu’à faire le lien avec les Gilets jaunes. Certaines scènes chocs semblent provenir de l’endroit le plus intime et le plus brisé de Luz, rescapé des attentats contre « Charlie Hebdo ». La vraie fusion de deux grands esprits contemporains.

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A. S.

« Vernon Subutex » en BD : Virginie Despentes et Luz nous ont raconté leur coup de foudre

Amalia

Par Aude Picault, Dargaud, 148 p., 19,99 euros.

Gérer le foyer, s’occuper de sa jeune fille, subir la pression au travail après un organigramme remanié pour cause de « Plan Agilité des Compétences »… un jour, Amalia craque. Et se découvre une intolérance au rendement contagieuse. Karim, son compagnon, déchante devant les pratiques de l’industrie agroalimentaire où il évolue ; Nora, sa belle-fille, constate la vacuité derrière le discours d’une influenceuse beauté. Aude Picault signe une chronique bienveillante sur une famille au bord de la crise de nerfs. Pas de solution miracle, juste les tâtonnements vers une vie plus simple, au moment où on a tous besoin d’un bol d’air frais.

A. S.

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LIRE AUSSI > A quoi rêvent les femmes de 30 ans ? Réponse avec Aude Picault à Angoulême

La Revanche des bibliothécaires, par Tom Gauld

Traduit de l’anglais par Eric Fontaine, éd. 2024, 160 p., 17 euros.

Une compilation de strips idéale à picorer au moment de la rentrée littéraire. Dessinateur facétieux pour le « Guardian », Tom Gauld actualise les héros littéraires pour notre époque de pandémie : Vladimir et Estragon attendent désespérément qu’il se passe quelque chose en visioconférence mais pour autant « ne quittent pas la réunion Zoom » tandis que la vie de Gregor Samsa, après sa métamorphose en monstrueux insecte, reste « pratiquement inchangée en raison du confinement ». Entre autres schémas absurdes, diagrammes hilarants et galéjades diverses, des idées de lecture pour conspirationnistes (« La planète des moutons », « Le vieil homme et la CIA ») ou un générateur de famille excentrique pour romanciers. Tordant !

A. S.

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Spirou et Fantasio. Tome 56 – La Mort de Spirou, par Benjamin Abitan, Sophie Guerrive et Olivier Schwartz

Dupuis, 64 p., 11,90 euros.

C’est un attelage surprenant qui reprend les rênes de cette série absente depuis six ans : le dessinateur très « ligne claire » Olivier Schwartz, l’homme de radio Benjamin Abitan et l’autrice des exquis albums « Tulipe » Sophie Guerrive. Retour à Korallion pour les intrépides Spirou et Fantasio, déjà visitée dans le mythique « Spirou et les hommes-bulles » (1965) de Franquin et Roba. La cité sous-marine est devenue une station touristique. Paysage de rêve, cocktails succulents, bienveillance à tous les étages : trop beau pour être vrai. Il faut peu de temps avant que le duo (ou le trio, avec l’écureuil Spip) affronte des limules, une corporation cynique, Zorglub l’ennemi de toujours et… la mort. Ce qui n’émeut pas grand monde. Car, selon une annonce fracassante prononcée dans les dernières pages, Spirou sera remplacé par un autre personnage dans les prochains albums de la série. Coup commercial ? Volonté d’enterrer définitivement la mascotte, qui peine à trouver de nouveaux lecteurs ? Besoin de renouveau dans une époque post-#MeToo ? Qu’importe, ce livre complètement méta donne une nouvelle direction audacieuse à l’univers créé en 1938 par Rob-Vel.

A. S.

Spirou est mort, vive Spirou !

Eden, par Sophie Guerrive

Editions 2024, 88 p., 23 euros.

Une variation des aventures de Tulipe, l’ours philosophe créé par Sophie Guerrive (4 tomes parus). Ici, le héros doux et ventru est entré dans les ordres et se laisse porter au gré des sermons, des travaux de jardinage et des repas. « Un moine heureux… Un couvent paisible… Voilà une histoire qui s’annonce délicieuse pour qui aime s’ennuyer », nous prévient-on. Pourtant, le récit ne manque pas de rebondissements. Ayant vu une porte fermée en songe, mis au défi par un arbre, Tulipe se met en quête du Paradis. Sur sa route, il croise ses compagnons habituels : le serpent Crocus en chevalier belliqueux, l’oiselle Violette qui le pousse à une humilité totale, le caillou qui parle et qui trouble le prieur Cosmos… Guerrive confirme son habileté à dissimuler sous un vernis de naïveté (y compris dans le dessin qui peut faire penser à tort à un album pour enfants) des réflexions profondes, poétiques, et désormais, théologiques. Divin.

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A. S.

Je vais être maman ! Par Lemon Haruna

Traduit du japonais par Miyako Slocombe, Lézard noir, 128 p., 11 euros.

Oubliez Laurence Pernoud et compagnie. Avec ce manga, l’autrice japonaise Lemon Haruna ne propose ni un manuel d’éducation ni un ramassis culpabilisant sur la maternité, mais « une histoire qui se tienne à côté des mamans qui pleurent, qui les prenne dans les bras et qui pleure avec elles ». Ce journal, qui va de la grossesse de la dessinatrice aux premiers mois de son nourrisson, décrit les désillusions, les douleurs physiques et les tabous dont personne n’a jugé bon de l’avertir. D’abord la réalité du vécu d’une femme enceinte, avec ses nausées, ses examens médicaux à la pelle, ses symptômes étranges (entre autres, des boutons sur les aisselles). Puis celle de l’accouchement et de l’après : la torture de l’allaitement, la chute vertigineuse d’hormones, les pleurs quotidiens, le désœuvrement complet quant à la façon de prendre soin d’un bébé, le sentiment général de solitude et d’accablement. Un des meilleurs récits, franc mais pas plombant, sur ce que signifie, de la manière la plus concrète qui soit, le fait de devenir mère.

A. S.

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Animan, par Anouk Ricard

Exemplaire, 80 p., 19 euros.

Chauve et moustachu : avec sa bonne tête façon Gérard Jugnot, on jurerait que Francis n’a rien à cacher. En tout cas, Fabienne, sa compagne, qui a la particularité d’être une grenouille et une star des réseaux sociaux, ne se doute pas qu’il mène une double vie. Car Francis peut se transformer en animal à sa guise. Tour à tour sauterelle, lynx ou serpent, il se sert de ses capacités surnaturelles pour résoudre des enquêtes. Or, voilà qu’Objecto, son ennemi de toujours, cherche à en découdre. Qui a dit que la France ne savait pas nous donner des superhéros ? Inspirée par la série des années 1980 « Manimal », Anouk Ricard, la plus déjantée des autrices de BD, fait traverser à ses personnages des situations toujours plus absurdes. A pleurer de rire.

A. S.

« La grosse laide », « Journal inquiet d’Istanbul », « Ténébreuse »… : nos 14 BD préférées de la rentrée

Anna, par Mia Oberländer

Traduit de l’allemand par Charlotte Fritsch, Atrabile, 224 p., 22 euros.

Etre grande, un atout dans la vie ? Ce n’est pas comme ça que le voit Anna 2. Là où elle a grandi, à Bad Hohenneim, charmant village tout en pâturages « où les œufs proviennent de poules heureuses », on se gausse de cet enfant aux jambes interminables. D’autant plus que la malédiction se reproduit sur Anna 3, sa propre fille, sensiblement disproportionnée par rapport aux diktats en vigueur… Des femmes immenses, qui dépassent même la cime des montagnes ? A elles de supporter les quolibets, les conseils dispensés par la télévision (« Pliez les genoux ») ou le regard mi-amusé mi-inquiet des autres. En remontant l’histoire d’une lignée matriarcale, la jeune allemande Mia Oberländer défend avec ce premier livre le droit à la tolérance, avec un dessin particulièrement original, tout en angles et lignes tracées à la règle. Une découverte de taille.

A. S.

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Bébé fille, par Elisa Marraudino

Même Pas Mal, 64 p., 14 euros.

Son papa italien dont l’accent marqué fait dérailler la commande vocale des téléphones portables, ses hontes de cour de récré, son emballement intense pour les Tamagotchi, les Sims ou le dessin… Elisa Marraudino, née en 1998, retrace les souvenirs marquants de sa jeune existence. Des tranches de vie très marrantes, même lorsque le drame survient. Ce premier album se situe à mi-chemin entre l’œuvre de deux bédéastes de sa génération, Théo Grosjean (pour l’humour efficace) et Léa Murawiec (pour la plume qui a trempé dans le manga). Une bébé autrice à suivre.

A. S.

22 BD de 2022 à ne surtout pas oublier