Où est la Vraie Vie ? | Livres & BD » Romans Disney

Publie le 11 novembre 2022

Où est la Vraie Vie ? est le septième roman de Liz Braswell dans la collection des Twisted Tales qui réinterprète l’histoire du film d’animation Raiponce (2010), en substituant la fameuse fleur ayant donné à la princesse ses pouvoirs par une autre, bien différente… L’auteure signe ici un roman très dense, en explorant de multiples thèmes mis au service d’une complète réinvention de l’histoire de la princesse à la longue chevelure.

Des trois auteures ayant signé la collection, Liz Braswell est la plus littéraire en termes de style et la plus prolixe concernant la densité et les détails égrainés dans ses romans. C’est aussi l’auteure qui a signé le plus de romans de la collection, ayant rédigé les trois premiers qui ont lancé la série, à savoir Ce Rêve Bleu (Disney•Hyperion (US), 2015 ; Hachette Heroes (France), 2016), Il Était un Rêve (Disney•Hyperion (US) et Hachette Romans (France), 2016) et Histoire Éternelle (Disney•Hyperion (US), 2016 ; Hachette Heroes (France), 2019). Son avant-dernier roman dans la collection, Un Joyeux Non-Anniversaire (Disney•Hyperion (US), 2020 ; Hachette Heroes (France), 2021), réinterprète de son côté l’histoire d’Alice au Pays des Merveilles de Lewis Carroll et offre une sorte de suite au classique d’animation éponyme de Disney. Avant de contribuer à la série des Twisted Tales, Liz Braswell s’est fait connaître grâce à la série de romans surnaturels The Nine Lives of Chloe King, écrite sous le pseudonyme Celia Thomson, dont le premier tome paraît en 2004 chez Simon Pulse et qui a été adapté à la télévision et diffusé sur Freeform (anciennement ABC Family).

Ce douzième roman de la série des Twisted Tales est sans doute le plus dense et le plus approfondi de la collection, suivi de Profondeurs de l’Océan de la même auteure (Disney•Hyperion (US), 2018 ; Hachette Heroes (France), 2019). Ce nouveau roman possède une tonalité bien différente de celle du film en raison de l’élément « twisté » de l’histoire : cette fois, les pouvoirs de Raiponce sont néfastes. À cause de cela, les parents de la princesse ont dû volontairement se séparer d’elle, elle n’a donc pas été kidnappée, mais c’est encore Mère Gothel qui a réussi à s’immiscer dans la brèche pour devenir sa mère d’adoption. L’aspect résolument plus sérieux et adulte ne s’arrête pas là, car l’auteure renoue avec l’atmosphère plus sombre des trois premiers romans de la série par la thématique du mariage forcé, vêtu de ses plus obscurs atours. La naïveté et la joie de vivre de Raiponce, sans oublier l’humour de Flynn Ryder, offrent une légèreté bienvenue à cet oiseau de mauvais augure qui plane sur la princesse, personnifié par ses prétendants qui comptent l’utiliser comme une arme, ou pour des desseins bien plus sombres encore. La personne qui est en charge de ces négociations est bien sûr Mère Gothel qui, bien qu’elle conserve sa personnalité à l’humour déplacé et à l’égoïsme patenté qui peut faire sourire, perd de sa légèreté lorsque celle-ci se transforme en professionnelle de la traite d’humains.

De même, un personnage introduit dans l’histoire par Liz Braswell est symbolique du problème principal du roman : Elisabeth Bathory. Cette dernière, qui a réellement existé, avait la réputation de se repaître du sang de jeunes femmes. Cet ajout est cependant des plus étranges puisque, selon les historiens, Elisabeth Bathory n’aurait peut-être jamais commis ces atrocités et aurait plutôt, comme nombre de femmes puissantes, été l’objet de rumeurs pour la discréditer. Il est donc étonnant que l’auteure ait ajouté ce personnage à l’histoire et choisi de perpétuer ces rumeurs, car cela va à l’encontre du féminisme affirmé présent dans la plupart de ses ouvrages. La présence de ce personnage et la pléthore de références parsemées dans le livre liée au contexte historique réel de la Renaissance sont dérangeantes et excessives, sortant fréquemment le lecteur du contexte disneyen. Si le fait d’introduire des éléments historiques était amusant dans Profondeurs de l’Océan, il n’en est pas du tout de même ici, tout simplement car le monde de Raiponce est un monde fantasy. Il aurait pourtant été aisé de rattraper cela en mêlant à l’histoire des évocations de royaumes voisins dirigés ou ayant été dirigés par des personnages Disney, mais l’auteure n’est pas allée dans ce sens. Qui plus est, Liz Braswell va plus loin en faisant lire à Raiponce des contes dans lesquels figurent des personnages Disney, tels que Cendrillon. Il faut noter que Cendrillon et la Petite Pantoufle de Verre est un conte de Perrault datant de 1697, qui n’avait donc pas encore été posé sur papier à la Renaissance mais qui perdurait dans la tradition orale – il est donc impossible qu’elle l’ait lu dans l’un de ses livres. Ce souci de réalisme ne colle donc décidément pas avec la franchise des Twisted Tales. La collection The Queen’s Council aurait à l’évidence été plus indiquée, et le fait que le livre soit éminemment concentré sur les pouvoirs de Raiponce ne permet pas de justifier le fait que l’auteure ait choisi d’enlever toute connexion d’avec le monde magique de Disney. C’est un parti pris très étrange et peu plaisant, au-delà duquel il faut passer outre pour bien apprécier le récit, alors que chaque détail semble être un prétexte pour ajouter une référence historique, laissant peu de place au mystère et à la fantasy. Les anachronismes sont donc nombreux, comme l’évocation de l’hémophilie ; si c’est évidemment une bonne chose de faire connaître cette maladie au lecteur, le terme n’est toutefois apparu qu’en 1828.

La présence d’Elisabeth Bathory est d’autant plus dérangeante que celle-ci était hongroise et que l’histoire de Raiponce est traditionnellement située en Allemagne. Sa venue est expliquée par le fait qu’elle a épuisé toutes ses réserves de jeunes filles dans sa région d’abord, mais qu’elle a également été attirée par les pouvoirs de Raiponce, ce qui semble également étrange. Avec cette figure historique, le quatrième mur théâtral de la fantasy se brise, en même temps que la magie Disney, qui avait su faire d’un conte de Grimm sombre une histoire enchanteresse, s’efface. Les ambitions de Mère Gothel et de cette femme donnent au destin de Raiponce une tonalité si tragique et terrible que les graves dangers encourus par Cendrillon dans Oser ses Rêves d’Elizabeth Lim (Disney•Hyperion (US) et Hachette Heroes (France), 2020) ne sauraient surpasser. La grande présence du Christianisme et de l’Inquisition est en quelque sorte la cerise sur le gâteau et car il semble difficile de croire que les citoyens se seraient mis en quête d’une fleur magique – le présupposé de base -, car la majorité n’aurait pas voulu finir sur un bûcher. Enfin, certains détails mentionnés ont une véracité discutable, même s’ils sont peu nombreux : la mention d’une cour de nobles italiens, sous-entendue les Médicis aux environs de l’époque de Machiavel, est par exemple fausse étant donné que ces derniers n’avaient pas encore été anoblis et qu’à l’époque, ils défendaient le concept de République.

En ce sens, tout comme dans Maléfique : Au Cœur de la Lande de Holly Black (Disney Press (US), 2019 ; Hachette Heroes (France), 2021), le récit pèche par l’étymologie de ses noms, ce qui est étonnant au vu des recherches historiques poussées de l’auteure. Étant donné que l’histoire se déroule dans un contexte allemand, il aurait fallu aligner les noms des personnages sur cela, même si déjà à la Renaissance, il y avait beaucoup de mouvement de populations. Et à l’instar de l’ouvrage précité, les personnages ont l’occasion de boire du thé, ce qui était fort peu probable à l’époque à laquelle semble se dérouler l’histoire – la boisson n’était absolument pas répandue.

Un point extrêmement positif du roman, en revanche, est sa structure inédite qui alterne des scènes de la vie du narrateur avec celles de l’histoire. Le narrateur introduit d’ailleurs au roman une thématique d’importance, celle du cancer. Un jeune garçon crée cette nouvelle interprétation de Raiponce pour redonner le sourire à sa sœur qui a cette maladie et doit faire de la chimiothérapie. Ainsi, il lui raconte l’histoire du roman en inventant au fur et à mesure en s’inspirant des commentaires de la jeune fille, dont Raiponce est l’histoire préférée. C’est un bon parti pris que de raconter l’histoire de cette façon, et le fait de parler du cancer est évidemment une excellente chose pour sensibiliser les lecteurs et permettre à ceux qui en sont affligés d’être représentés dans une conte Disney. Qui plus est, cela donne un rythme intéressant à l’histoire.

Étant donné que, dans ce roman, la vie de Raiponce n’a ni commencé ni évolué de la même manière que dans le long-métrage, ses rencontres avec les personnages du film d’animation et les relations qu’elle entretient avec eux sont quelque peu différentes. La manière dont les liens se nouent entre elle et Flynn est intéressante et, à l’instar de la plupart des romans Disney, beaucoup plus complexe et réfléchie que dans les films d’animation. Ses sentiments pour Flynn ne se développent pas au même rythme que dans Raiponce, ni de la même manière. L’accent est mis encore une fois sur l’indépendance de l’héroïne en question et sur le fait que l’amour n’est pas sa seule préoccupation dans la vie, ni même sa priorité. Si cela peut être séduisant, il est aussi important de se rappeler que dans un contexte moins dramatique que celui d‘Où Est la Vraie Vie ?, et contrairement à l’avis répandu dans la culture populaire contemporaine, les adolescents qui tombent amoureux aiment souvent pour la première fois avec tout leur être et ont l’impression que cela durera toujours. C’est souvent le principe même des sentiments si particuliers du premier amour. Ainsi, il ne faudrait pas perdre la magie du romantisme Disney que ce soit au cinéma ou dans la littérature, qui avait tant à voir avec le romantisme et la légèreté du cinéma hollywoodien des années 50, et est représentatif du premier amour qui peut tout et ne connaît pas de limites, comme celui d’Ariel.

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Lors de sa rencontre avec Flynn, Raiponce fait la connaissance de nouveaux personnages qui deviennent tout aussi importants que le bandit de grand chemin. Une fois le livre terminé et refermé, ces personnages n’ont aucun mal, tout autant que Katz dans Un Joyeux Non-Anniversaire, à venir intégrer l’imaginaire individuel des lecteurs. Les personnages secondaires de l’histoire et certaines scènes cultes sont également inclus dans la narration et eux aussi réinterprétés, en fonction de la vie bien différente de Raiponce et des conséquences que cela a sur le déroulement des évènements. L’humour de Mère Gothel, comme celui d’Hadès dans Ce Monde qui Est le Mien de Jen Calonita (Disney•Hyperion (US) et Hachette Heroes (France), 2021), qui a été si important dans la création du personnage antagoniste et de l’atmosphère du film, est lui aussi très présent dans le récit.

L’axe principal du roman réside dans la découverte progressive faite par Raiponce de ses pouvoirs. Ici, l’avis des lecteurs sera sans doute très partagé entre les personnes qui s’émerveillent devant toute magie qui corresponde aux interprétations des dernières décennies – avec la résurgence du polythéisme et de l’ésotérisme en Occident via la culture populaire et les mouvements religieux -, et de l’autre côté, les personnes qui auraient préféré une histoire qui s’inscrive davantage dans l’univers du conte, et non dans celui de la magie telle que perçue par l’imaginaire collectif contemporain. La référence à Samhain est par exemple une belle erreur, puisque ce n’est pas une célébration universelle, mais une fête irlandaise : l’origine d’Halloween, l’un des passages à la nouvelle année de la religion polythéiste ancienne irlandaise et la fête des morts. Les polythéistes germaniques n’auraient donc jamais utilisé ce nom. Aussi, et puisque le polythéisme implique comme son nom l’indique de croire dans plusieurs dieux, la mention par l’un des personnages de « la déesse » aurait pu à la limite s’appliquer dans un contexte irlandais à la déesse Brigid, mais en l’occurrence cela ressemble davantage à une référence à la triple déesse de la religion Wicca, qui n’était ni vénérée de cette manière, ni référée de cette façon, à cette époque.

En tous les cas, c’est cet aspect du récit qui donne au livre son incroyable densité. Il s’agit d’ailleurs du plus long de la série : l’auteure va comme jamais auparavant approfondir la réinterprétation et le développement de l’histoire. Il ne s’agit pas que d’un simple « conte twisté », dans lequel un seul détail change, entraînant avec lui une succession d’évènements différents, mais d’une histoire à part entière comportant des personnages riches, avec des relations bien développées, et de tout un univers nouveau dans lequel ils évoluent. En ce sens, le roman se rapproche dont ce la série The Queen’s Council, tout en conservant la forte présence de la magie propre aux Twisted Tales.


En se concentrant sur la versatilité de Raiponce, l’auteure mélange science et magie. Cela donne parfois des références malheureuses qui sont le reflet d’une méconnaissance contemporaine, tel que le « cercle de la vie ». En effet, cette expression utilisée souvent dans le contexte de sujets sur les régimes nutritionnels n’est pas une formule scientifique, mais elle provient directement du
(Le) Roi Lion (1994) et a été adoptée dans la culture populaire comme un terme d’origine scientifique. Si Raiponce découvre une Cendrillon qui n’avait pas encore été couchée sur le papier, il est encore plus improbable que l’un des personnages du roman ait eu des contacts avec des lions en Afrique ! La pléthore de références est donc entachée par ces petites erreurs qui parsèment le roman.

L’accès aux pensées des personnages est en revanche toujours un régal et le luxe du médium de la littérature. Cela permet notamment de bénéficier de temps à autre des réflexions de Pascal, dont la réinterprétation est très originale et agréable, mais l’auteure semble encore chercher à encore justifier des aspects du conte qui sont déjà admis par les lecteurs de fantasy. À trop vouloir positionner une histoire dans un contexte historique réaliste et justifier la présence de la magie, le roman Disney finirait presque par perdre la dénomination de son genre fantasy. Ce qui a fait de Ce Monde qui Est le Mien un ouvrage plaisant et relaxant, c’est bien le fait que le contexte mythologique et polythéiste permette d’admettre toute forme de magie comme naturelle et indiscutable.


La thématique la plus novatrice du roman est sans doute celle portée par la relation entre Raiponce et Mère Gothel, qui est la définition même de l’emprise. Comme dans le film, mais de façon encore plus prononcée et infusée de sujets bien plus graves, Mère Gothel arrive presque toujours à convaincre Raiponce de croire en ses mensonges, et Raiponce doit développer une force mentale impressionnante, même devant l’évidence, pour déconstruire ce que lui dit sa mère adoptive. Le lectorat apprend via cette relation et ce, de façon sommaire, comment une personne peut encore croire quelqu’un lorsque tout démontre le contraire. Raiponce a subi un véritable lavage de cerveau durant toute sa vie, pétrie de culpabilisation régulière et constante et de manipulations mentales pour lui faire croire qu’elle est aimée. Il est indéniable que Mère Gothel est l’un des antagonistes Disney les plus « normaux » et les plus terrifiants, en plus d’être extrêmement réaliste.

Où Est la Vraie Vie ? est un roman profond et complet qui va sans doute quelque peu diviser le lectorat en termes d’appréciation. Cependant, les fans inconditionnels de Raiponce ne devraient pas hésiter à se le procurer, car il s’agit là d’une toute nouvelle histoire inédite de la princesse et de ses amis remplie d’action et abordant une quantité phénoménale de sujets, dans une réinterprétation complète de l’un des contes Disney les plus populaires.


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