Une rentrée littéraire japonaise aux éditions Actes Sud !

Les éditions Actes Sud ont une très belle collection japonaise. Elles nous le prouvent une fois de plus en cette rentrée avec trois titres passionnants à découvrir. Un excellent roman policier par le maître Keigo HIGASHINO, un voyage entre réel et fantastique par Tatsuhiko SHIBUSAWA, et un nouveau roman de Kyoto par Muriel BARBERY.

Les sept divinités du bonheur de Keigo Higashino : un suspect idéal, trop idéal pour l’inspecteur Kaga !

C’est un grand plaisir de retrouver l’inspecteur Kaga récemment muté au commissariat de Nihonbashi dont il a appris à connaître les moindres restaurants, cafés et boutiques. Il travaille cette fois-ci en équipe avec son cousin Matsumiya de la police judiciaire de Tokyo.

L’affaire semble simple au premier abord : un homme d’une cinquantaine d’années, cadre sans histoire d’une entreprise, est retrouvé au pied d’une des statues de Kirin du pont de Nihonbashi, un couteau enfoncé jusqu’à la garde dans la poitrine. Il a marché en titubant, le couteau planté, avant de s’écrouler.

Rapidement les policiers arrêtent le suspect idéal : un homme au chômage en possession du portefeuille du défunt, un jeune intérimaire qui aurait voulu se venger de son patron… L’affaire semble vite bouclée, mais Kaga n’est pas du tout convaincu.

Commence alors une enquête minutieuse, faite de visites dans les sanctuaires, les cafés, restaurants et boutiques du quartier… que Kaga commence à très bien connaître. Une enquête où chaque mot des témoins est noté, interprété, où un détail anodin devient un indice pour avancer.

Et c’est ce qu’on adore dans les romans policiers de Keigo HIGASHINO : les petits détails qui peuvent sembler anodins à tous, sauf à l’inspecteur Kaga. Du papier origami, une paire de chaussettes, un étui à lunettes, la facture d’un café, une phrase prononcée… tout s’enchaîne, tout s’emboîte et on arrive à la dernière page bluffé par le talent de cet homme atypique !

« Je me suis dit que s’il s’était donné du mal pour trouver une paire de chaussettes qui ne soient pas trouées, ce devait être qu’il comptait aller quelque part où il aurait à se déchausser. Par exemple dans un endroit où il y avait des tatamis. Alors que si c’était pour rencontrer M. Aoyagi, ce n’était pas nécessaire. »

C’est également un passionnant portrait de ville et de société : les petites boutiques hors du temps de Nihonbashi, une crise économique qui frappe les plus précaires, un père absorbé par son travail et dont les autres membres de la famille ignorent tout, une société où il ne faut surtout pas faire de vague, surtout ne pas nuire à l’image de ceux pour qui on travaille. Et tous les drames qui en découlent…

Partez avec l’inspecteur Kaga et apprenez à aiguiser votre regard d’enquêteur !

Plus d’informations sur le site de l’éditeur.

Le voyage sur les mers du prince Takaoka de Tasuhiko SHIBUSAWA: un périple fantastique !

Le voyage sur les mers du prince Takaoka de Tatsuhiko Shibusawa, éditions Actes Sud : couvertureVoici un roman surprenant qui vous emportera à travers les mers et les pays d’Asie avec un prince, ses compagnons de voyage… et de nombreuses créatures entre rêve et réalité.

Le prince Takaoka est un personnage qui a véritablement existé. C’est le fils d’un empereur qui, au IXème siècle a été écarté du trône impérial et est devenu bonze. Le récit qui ressemble à un conte a pour point de départ le voyage que le prince a entrepris à la fin de sa vie de la Chine vers l’Inde qu’il n’atteindra jamais. Il serait mort dévoré par un tigre dans la péninsule Malaise (en Thailande).

L’auteur Tatsuhiko Shibusawa est connu pour être un grand traducteur d’auteurs français comme Sade, Cocteau, Genet ou Bataille. C’est également un des grands penseurs de l’après 1968 au Japon. Ce Voyage est son testament littéraire et esthétique qu’il finit quelques jours avant sa mort en 1987, atteint d’un cancer du larynx à 59 ans.

L’avant-propos est très utile pour comprendre comment a été pensé ce roman :
« Le Voyage sur les mers du prince Takaoka est un roman d’imaginaire pur. Et pourtant, il n’y a rien dans ce roman qui ne soit vrai.
Bien sûr, vrai ne veut pas dire réel. Aussi bien le prince Takaoka que les autres personnages secondaires, les lieux, le voyage du prince Takaoka et sa fin, tout dans ce roman est “historique”. L’auteur a fait le choix d’un point de vue à partir duquel les éléments mythologiques et légendaires rapportés dans les récits historiques anciens sont traités sur le même plan que les généalogies royales ou les descriptions de rivières et de montagnes. »

Et pour tenter de cerner au mieux ce roman qui nous plonge entre un voyage bien réel et des rencontres surnaturelles, le mieux est de lire ce qu’en pense l’excellent traducteur Patrick Honnoré :
« S’il fallait résumer l’enseignement du roman en une phrase, ce serait peut-être : si le monde n’est qu’illusion, alors il y a plus de sagesse à conduire sa vie sur les fictions de ses rêves qu’à les refuser comme vanités. Idéologie hétérodoxe, sans doute, hérétique même, de la part d’un moine zen. »

L’aventure commence sur un bateau avec le Prince, ses deux comparses Anten (très doué pour les langues, ce qui leur sera bien utile tout au long du voyage), Entaku (amoureux des sciences, aux connaissances encyclopédiques), et la jeune Akimaru, quinze ans, esclave qui réussit à s’enfuir et est accueillie sur le bateau (en se faisant passer pour un garçon).

Cette petite troupe va passer de longs moments en mer mais également sur différentes terres plus exotiques les unes que les autres. Et surtout rencontrer des personnages humains mais également animaux voire un étrange mélange des deux !

Cela commence avec un dugong auquel Akumaru apprend à parler, puis avec un fourmilier râleur, des femmes orchidées, des tapirs, des hommes miel (cadavres humains séchés).

Le dugong :

« Les matelots, par ennui, hissèrent le dugong au corps rose pâle et le déposèrent sur le pont. Celui-ci grignota le biscuit à la cannelle que lui offrit le capitaine, accepta un verre d’alcool des marins, et, l’air content, commença à dodeliner de la tête. Puis il fit une crotte, qui ressemblait plutôt à une bulle de savon, légère, aux couleurs irisées, puis une autre, puis une autre… Elles s’envolèrent, flottèrent un moment, avant d’éclater en vol. »

Le fourmilier :

« Mais Enkaku n’était pas prêt à s’en laisser conter.
— Ah, je vous demande pardon, Miko, vous pouvez en parler avec légèreté parce que vous ignorez tout de ces choses, mais laissez-moi vous dire, et c’est en parfaite connaissance de cause que je commets ici un anachronisme grossier, que le grand fourmilier, dit encore tamanoir, ne sera pas découvert avant au moins six cents ans dans le nouveau continent qu’aborderont en temps et heure les navires de Christophe Colomb, alors, hein, pouvez-vous me dire ce que cet animal fait ici ? Le seul fait de le croiser est en contradiction absolue avec toute espèce de cohérence, spatiale aussi bien que temporelle. Y avez-vous seulement songé, Miko ?
À ces mots, le grand fourmilier intervint.
— Non mais ça ne va pas bien ? Parce que vous croyez que nous n’existons que pour nous faire découvrir par un quelconque Christophe Colomb ? Et c’est vous qui me parliez d’insolence ? Je ne vous permets pas de me manquer de respect. Nous sommes plus anciens que les humains sur cette terre ! Quelle loi nous interdit de vivre là où il y a des fourmis, dites-moi pour voir ? C’est bien un truc d’humains, ça, de vouloir nous cantonner au Nouveau Monde… »

Le tout baigne dans un exotisme réjouissant et est teinté de sensualité souvent liée aux souvenirs du Prince avec Kusuko, dame de cour de son père qui l’a profondément marqué alors qu’il n’était encore qu’un jeune garçon de huit ans.

Il est aussi question de royaumes, de rites, de superstitions. On se perd parfois entre rêves du Prince et réalité, entre souvenirs et aventures présentes. C’est déroutant, drôle, philosophique, et très très bizarre. Un mélange très original qui pourra vous étonner puis finira par vous séduire !

Laissez-vous tenter et vous n’oublierez pas de si tôt cet univers merveilleusement mis en mots, avec un conteur qui n’hésite pas à faire des sauts dans le futur pour expliquer que certains des animaux cités seront découverts par tel ou tel explorateur dans le futur, que tel royaume deviendra tel pays etc. C’est également très drôle, très vivant, très coloré voire parfumé ! Un livre atypique qu’il nous est permis de découvrir grâce à l’audace des éditions Actes Sud et à la traduction merveilleuse de Patrick Honoré.

Plus d’informations sur le site de l’éditeur.

Une heure de ferveur de Muriel BARBERY : Kyoto, un marchand d’art, une petite fille

Une heure de ferveur de Muriel Barbery, éditions Actes Sud : couvertureSi vous avez aimé Une rose seule, vous serez heureux de découvrir Une heure de ferveur. Car vous y retrouverez Kyoto, mais également Haru, le père de Rose, dont vous découvrirez la vie et les fils qui la tiennent. Mais rassurez-vous, les deux livres peuvent se lire de façon indépendante et vous serez émerveillé par la poésie qui se dégage de ce nouveau roman de cette grande amoureuse de Kyoto !

Le roman est centré autour de Haru, talentueux marchand d’art, et des trois fils de sa vie : le premier fil est l’art bien sûr, qu’il vit au quotidien dans cette ville d’art qu’est Kyoto, le deuxième est l’amitié, celle qui le lie à Keisuke, peintre, calligraphe, poète, potier, un être qui voit les siens mourir mais « ne peut pas mourir« … et le troisième est Rose, une fleur, mais aussi la fille qu’il a eue avec une Française lors d’une rencontre brève mais intense. Ce sont ses fils, ses liens, les joies et les douleurs qu’ils apportent, que l’autrice nous fait parcourir tout au long de ce livre à la beauté ensorcelante.

De sa jeunesse à sa mort, la vie d’Haru est consacrée à l’art, à la beauté. Il étudie l’architecture dans sa jeunesse, puis se lie d’amitié avec Keisuke. Il a le sens des affaires et celui du thé. Il aime aller au temple et dans les jardins zen, fréquente de nombreux artistes. Il dessine sa maison toute de bois et de verre.

« Haru acheta une vieille bâtisse en ruine qui, tournant le dos à l’ouest, longeait la rivière et regardait les montagnes de l’Est. Il n’avait pas terminé ses études d’architecture mais Dieu sait s’il pouvait dessiner une maison. En lieu et place de la bicoque croulante, il fit s’élever une merveille de bois et de verre. Au-dehors, elle donnait sur l’eau et les montagnes. Au-dedans, elle s’ouvrait sur de minuscules jardins. Au centre de la pièce principale, dans une cage de verre ouverte sur le ciel, vivait un jeune érable. Haru meubla peu, avec goût, fit venir quelques œuvres. Pour sa chambre, il voulut un dé­­­­pouillement total à peine corrigé d’un futon et du tableau de Keisuke. Le matin, il prenait le thé en regardant les coureurs filer le long des berges à érables et à cerisiers. Le soir, il travaillait seul dans un bureau dont les baies en angle donnaient sur les montagnes de l’Est et du Nord. Enfin, il se couchait après avoir vécu un autre jour dans la vallée de l’insaisissable. »

Et la vie s’organise autour de soirées animées, de conquêtes féminines (principalement des femmes étrangères). Jusqu’à la rencontre avec Maud, femme brouillard qui le changera à jamais. Maud rentrera en France, et de leur courte relation naîtra Rose. Mais sa mère interdira à Haru de la voir. Il embauchera un photographe et un investigateur qui lui donneront régulièrement des nouvelles et des photographies de Rose, créant un lien étrange mais profond entre ces deux êtres.

Cette nouvelle famille l’incite à retourner quelques temps dans la sienne, dans les montagnes de Takayama. C’est là qu’il a appris à regarder l’eau couler, la roche se couvrir de mousse.

La vie continue, les années passent, les amitiés font le sel de la vie. Keisuke le potier, Beth l’anglaise femme d’un promoteur immobilier, Jacques l’antiquaire français… puis Paul un jeune belge qui lui ressemble beaucoup. Il y a aussi sa fidèle Sayoko qui gère la maison discrètement mais efficacement, et sent toujours les événements quand ils arrivent même loin de chez eux. Et les femmes qui passent…

« Dans le jeu de la lumière et des ombres, des ténèbres et de la neige, se dessinait une vérité troublante où chaque chose portait en elle son contraire, chaque désir son exacte négation. Sa vie qui, jusque-là, lui avait paru limpide, se dévoilait dans son ambiguïté profonde, le plat et la paume liés et déliés en une ronde d’attractions et de répulsions successives. À l’image de la boucle perpétuelle des ensōs fermés, elle tournait autour d’un pivot invisible et faisait alterner les souffrances et les joies. »

Il y a la vie, les vies, celles qui s’arrêtent trop tôt, celles qui sont fauchées brutalement, et la douleur de ceux qui restent.

Et l’amitié et la beauté qui pansent les plaies, délicatement.

Car « nous marchons sur le toit de l’enfer en regardant les fleurs » comme le dit si bien le poète Issa cité dans le livre !

Un livre hymne à la vie, à l’amitié, à la beauté. Un livre entre surface et profondeur, entre amour et solitude, entre lumière et obscurité, entre naissance et mort. Un cheminement dans la vie comme une succession de mutations, avec pour compagnons les amis, l’art et la nature.

Plus d’informations sur le site de l’éditeur.

Une très belle sélection à découvrir chez votre libraire, qui vient compléter notre duo de livre présenté il y a quelques jours, en lien ci-dessous. Bonne rentrée littéraire à tous, et partagez vos découvertes en commentaire !

Deux romans très émouvants en cette rentrée littéraire : Le goûter du Lion d’Ito Ogawa et La ligne de nage de Julie Otsuka

Une rentrée littéraire japonaise aux éditions Actes Sud !