Ernest Renan et l’apport des Celtes à la culture occidentale

Si à l’occasion de son bicentennaire (1823-2023), il ne faut relire qu’un texte de Renan, ce pourrait être celui-là : intitulé « La Poésie des races celtiques », il est paru en 1854 dans la très chic Revue des Deux Mondes et est maintenant disponible parmi d’autres pépites du philologue breton sur Wikisource.

Il s’agit au départ d’un article de vulgarisation scientifique faisant le point sur les dernières parutions de philologie celte. Après une longue introduction sur la mentalité des peuples celtes et qui peut se lire comme un autoportrait psychologique, Renan en vient enfin à l’analyse des documents anciens. C’est alors l’occasion pour le jeune chercheur de 31 ans de formuler une série d’hypothèses personnelles qui dépassent le cadre de la poésie.

Elles peuvent se résumer en 5 propositions, correspondant à 5 apports décisifs du monde celte à la civilisation de l’Europe occidentale. Nous nous proposons de comparer ces hypothèses de 1854 aux acquis de la recherche actuelle : 200 ans après, Renan n’a pas pris une ride !

Hypothèse 1 : au 12ème siècle, avec les récits de la Table Ronde, les bardes gallois introduisent la fiction et le romanesque dans la civilisation médiévale

« A notre avis, c’est dans les Mabinogion [recueil de contes où se trouvent les aventures du roi Arthur] qu’il faut chercher la véritable expression du génie celtique (…), source de presque toutes les créations romanesques de l’Europe (…) L’introduction des romans bretons dans le courant de la littérature européenne opéra une révolution non moins profonde dans la manière de concevoir et d’employer le merveilleux. Dans les poèmes carlovingiens, le merveilleux est timide et conforme à la foi chrétienne : le surnaturel est produit immédiatement par Dieu ou ses envoyés. Chez les Kymris au contraire, le principe de la merveille est dans la nature elle-même, dans ses forces cachées, dans son inépuisable fécondité (…) L’élément romantique par excellence, l’aventure, cet entraînement d’imagination qui fait courir sans cesse le guerrier breton après l’inconnu [est absente dans la littérature précédant le 12ème siècle] (…) Quant au merveilleux chrétien, Boileau a raison : il n’y a pas de fiction possible avec un tel dogmatisme. »

L’hypothèse 1 de Renan est amplement validée par l’historien Martin Aurell, auteur de la dernière synthèse universitaire sur la saga arthurienne (2007) : au 12ème siècle, la Matière de Bretagne, originaire du Pays de Galles, s’est répandue comme une trainée de poudre dans toute l’Europe catholique. Par le nombre de manuscrits copiés, elle a totalement marginalisé les autres courants de la littérature médiévale. Pour les contemporains eux-mêmes, elle est qualitativement très différente de la Matière de France et de la Matière de Rome : la fiction y est beaucoup plus développée, au point de lui attribuer un mot nouveau : le roman.

Davantage que Renan, Aurell distribue équitablement les lauriers de cette invention : entre Bleddri ap Cydifor, barde gallois polyglotte (transmission orale jusqu’à la cour de Guillaume IX d’Aquitaine, le premier troubadour), le gallois-armoricain Geoffroy de Monmouth (transmission en latin) et le champenois Chrétien de Troyes (que Renan méprise, peut-être parce qu’il a christianisé la légende).

Hypothèse 2 : l’influence des romans arthuriens a relevé le statut de la femme occidentale, à un niveau incomparable avec les autres civilisations 

« C’est surtout en créant le caractère de la femme, en introduisant dans la poésie, auparavant dure et austère, du moyen âge les nuances de l’amour, que les romans bretons réalisèrent cette prodigieuse métamorphose. Ce fut comme une étincelle électrique : en quelques années, le goût de l’Europe fut changé : le sentiment kymrique courut le monde et le transforma. Presque tous les types de femmes que le moyen âge a connus, Genièvre, Iseult, Énide, viennent de la cour d’Arthur (…) Certes la chevalerie est un fait trop complexe pour qu’il soit permis de lui assigner une seule origine. Disons cependant que l’idée d’envisager l’estime d’une femme comme le but le plus élevé de l’activité humaine et d’ériger l’amour en principe suprême de moralité n’a assurément rien d’antique, rien de germanique non plus. (…) Quant à chercher parmi les Arabes, ainsi qu’on l’a voulu, l’origine de cette institution, entre tous les paradoxes littéraires auxquels il a été donné de faire fortune, celui-ci est vraiment un des plus singuliers. »

L’idée que le 12ème siècle est un moment d’affirmation exceptionnelle des femmes européennes est validée par l’historienne Régine Pernoud (La femme au temps des cathédrales, 1976). Les femmes interviennent alors dans presque toutes les professions (de la seigneuresse à la coiffeuse en passant par la miresse), investissent la politique (Aliénor d’Aquitaine), la culture profane (Marie de France), les sciences naturelles et la théologie (Hildegarde de Bingen).

Pernoud attribue cette percée momentanée au recul du droit romain (au profit du droit coutumier d’Europe du nord), à la christianisation (le mariage est un sacrement, il ne peut donc être forcé), enfin à un grain de Celtes :

Elle a été « facilitée dans nos pays (…) par l’influence de la société celtique (…) car chez les Celtes, je ne dirais pas que la femme était à égalité avec l’homme, je ne crois pas qu’on puisse le dire d’aucune civilisation en dehors de la civilisation chrétienne, mais du moins était-elle étroitement associée à l’homme et prenait une grande part à ses activités, et cela scandalisait les écrivains romains. Lors de l’effondrement de l’Empire au 5ème siècle, la civilisation celtique reprend un peu ses droits (…) » (Interview de Régine Pernoud à Radio Canada, 1982). Régine Pernoud a depuis été critiquée pour son optimisme, elle a même disparu des bibliographies, et pourtant c’était elle la pionnière de l’histoire des femmes…

Martin Aurell et Michel Pastoureau (Les Chevaliers de la Table Ronde, 2022) montrent que les romans arthuriens présentent certes une vision idéalisée des rapports humains, mais que cet idéal a servi de modèle de comportement dans des couches assez larges de la population (y compris la paysannerie aisée).

L’idéalisation laisse d’ailleurs parfois place à un certain réalisme psychologique : dans Perceval par exemple, Chrétien de Troyes suit les malheurs d’une jeune fille détruite par la jalousie maladive de son ami.

La reine Guenièvre attirant Lancelot dans son lit .
Livre de Lancelot du Lac, manuscrit de 1401-1425, Bibliothèque nationale de France.

Hypothèse 3 : naissance des superhéros luttant pour un monde plus juste

« De là ce messianisme celtique, cette croyance à un vengeur futur qui restaurera la Cambrie et la délivrera de ses oppresseurs (…) Les petits peuples doués d’imagination prennent d’ordinaire ainsi leur revanche de ceux qui les ont vaincus (…) Presque tous les grands appels au surnaturel sont dus à des peuples vaincus, mais espérant contre toute espérance (…) Comparez le héros celtique et le héros germanique, Beowulf et Pérédur par exemple. Quelle différence ! Là, toute l’horreur de la barbarie dégouttante de sang, l’enivrement du carnage (…) ici, au contraire, un profond sentiment de la justice (…) et une vive sympathie pour les êtres faibles (…) Aussi, chaque fois que le vieil esprit celtique apparaît dans notre histoire, on voit renaître avec lui la foi à la nature et à ses magiques influences. Une de ces manifestations les plus caractérisées me semble être celle de Jeanne d’Arc. Cette espérance indomptable, cette fermeté dans l’affirmation de l’avenir, cette croyance que le salut du royaume viendra d’une femme, ces traits, si éloignés du goût ancien et du goût germanique, sont en réalité celtiques (…) La chaumière de la famille d’Arc était ombragée d’un hêtre fameux dans le pays, et dont on faisait le séjour des fées. Dans son enfance, Jeanne allait suspendre à ses branches des guirlandes de feuillage et de fleurs (…) Elle a été annoncée par Merlin (…) »

Martin Aurell (2007 et 2022) confirme le « messianisme » laïc des récits arthuriens. Imaginé d’abord comme un superhéros qui viendra libérer les Gallois de l’oppression saxonne, Arthur perd avec le temps son ancrage celte. En se répandant en Europe, il devient le modèle utopique et universel d’un roi luttant contre les injustices. Y compris l’injustice sociale, comme le montre l’épisode des Tisserandes exploitées du Château de Pire Aventure, inspiré par les ouvrières du textile de la ville de Troyes. Arthur est secondé par des héros masqués, à la recherche d’eux-mêmes, venant aux secours des faibles et finissant par trouver l’amour : un scénario qui sera beaucoup utilisé par Hollywood…

Les prophéties de Merlin, mises par écrit par Geoffroy de Monmouth, ont également une grande popularité au Moyen Age. Aussi énigmatiques que celles de Nostradamus, elles laissent espérer de grands changements politiques à venir et sont jugées crédibles, y compris par les sommités de l’époque.

Comme le dit Renan, ces prophéties ont aidé Jeanne d’Arc à s’imposer. De même on trouve dans les minutes des procès de la sainte des références à l’Arbre aux fées (qui est peut-être en lien avec l’Arbre de Mai celtique). Mais contrairement à ce que laisse entendre le philologue incroyant, Jeanne d’Arc était elle-même d’une parfaite orthodoxie chrétienne et se tenait à distance de ce « folklore » populaire.

Lunette et Yvain délivrant les 300 ouvrières du Château de Pire Aventure. Le Chevalier au Lion, Chrétien de Troyes. Manuscrit de 1325, Bibliothèque nationale de France.

Hypothèse 4 : les récits celtes réhabilitent l’idée de nature au sein d’un Moyen Age foncièrement anti-écolo

«  La nature entière est enchantée, et féconde, comme l’imagination elle-même, en créations infiniment variées (…) Ce qui frappe surtout dans ces étranges récits, c’est la place qu’y tiennent les animaux transformés par l’imagination galloise en créatures intelligentes (…) Cette touchante sympathie tenait elle-même à la vivacité toute particulière que les races celtiques ont portée dans le sentiment de la nature (…) l’amour de la nature pour elle-même, l’impression vive de sa magie, et ce mouvement de tristesse que l’homme éprouve quand, face à face avec elle, il croit l’entendre lui parler de son origine et de sa destinée (…) Chez les Kymris au contraire, le principe de la merveille est dans la nature elle-même (…) Rien de la conception monothéiste, où le merveilleux n’est qu’un miracle, une dérogation à des lois établies (…) La légende de saint Brandan est sans contredit le produit le plus singulier de cette combinaison du naturalisme celtique avec le spiritualisme chrétien (…) C’est le monde vu à travers le cristal d’une conscience sans tache : on dirait une nature humaine comme la voulait Pelage, qui n’aurait point péché. »

L’historien Fabrice Mouthon (Le sourire de Prométhée, 2017) défend l’idée d’un Moyen Age prométhéen qui abat sans trop d’état d’âme les forêts et aménage en profondeur les territoires. La théologie dominante valorise l’action de l’homme prolongeant celle du Créateur, la campagne cultivée étant jugée plus parfaite que les écosystèmes sauvages.

Cependant un contre-discours émerge au 12ème siècle : l’allégorie de Dame Nature apparaît chez le théologien Alain de Lille (1170) tandis que les cisterciens préconisent la contemplation de la nature comme moyen d’accéder à Dieu. Des mesures de protection des forêts commencent à être prises, dès le 12ème siècle en Grande Bretagne.

Pour Etienne Anheim (2017), il faut plutôt attendre le 14ème siècle et aller du côté de l’Italie pour voir naitre le sentiment de la nature, avec Pétrarque et Boccace.

Aucun lien n’est fait par ces chercheurs avec les romans arthuriens, l’hypothèse 3 de Renan ne semble pas validée. Pourtant le Perceval de Chrétien de Troyes (1180-1190) s’ouvre par une description de la forêt s’éveillant au printemps, suivie quelques pages plus loin par une célébration de la Nature et de ses beautés (moins belles cependant que les chevaliers). On peut ajouter qu’Alain de Lille connaissait les romans arthuriens (puisqu’il les critiquait) et qu’il en va de même pour les auteurs italiens, l’Italie ayant été touchée comme les autres par ce phénomène culturel.

Lancelot passant le Pont de l’Épée, avec au loin une colline à demie défrichée. Le Chevalier à la Charette, manuscrit de 1475. Bibliothèque nationale de France.

Hypothèse 5 : les Irlandais découvrent le Purgatoire et humanisent la religion

La dernière partie de l’article de Renan aborde une question encore brûlante au XIXème siècle : le Purgatoire est-il biblique ou a-t-il été inventé au Moyen Age ? L’ex-séminariste de Tréguier penche pour l’invention tardive. Après avoir détaillé les spécificités du christianisme celtique, il met en avant le Purgatoire de St Patrick, un lieu de pèlerinage de l’Irlande médiévale. Les pèlerins y accédaient à une fosse présentée comme la partie supérieure de l’enfer et y subissaient des épreuves une nuit durant. L’existence de ce lieu est révélée au reste de l’Europe au 12ème siècle, selon les mêmes voies que les récits arthuriens.

Hypothèse 5 à demie validée par l’historien Jacques Le Goff (La Naissance du Purgatoire, 1981) : les premiers chrétiens connaissaient la notion d’un feu purificateur post-mortem, mais c’est seulement au Moyen Age qu’apparait le Purgatoire comme lieu intermédiaire entre l’enfer et le Paradis. C’est une révolution théologique répondant à une demande populaire : il y a encore une chance de salut pour ceux qui n’étaient ni des saints, ni des irrécupérables.

Pour Le Goff, la cause directe de cette révolution est la diffusion virale des textes décrivant le « Purgatoire de St Patrice » (1170), à quoi il ajoute les légendes italiennes faisant de l’Etna la résidence du roi Arthur. Elle prend place dans un ensemble d’innovations théologiques telles que la fête de la Toussaint et les prières pour les défunts [popularisées par les moines irlandais].

Mais sa cause fondamentale est l’ascension de la bourgeoisie, une nouvelle classe intermédaire : le monde n’est plus vu sous un mode binaire ou manichéen, mais pluraliste (plus précisément ternaire, comme l’a remarqué aussi Renan).

Selon la nouvelle sensibilité, la justice divine ne peut qu’être proportionnelle aux fautes (le temps de Purgatoire dépend du niveau de culpabilité), d’où le développement de la confession individuelle, basée sur une tarification des bonnes et des mauvaises actions, elle-même inspirée par la comptabilité des marchands.

Synonyme à sa naissance d’espoir, le Purgatoire devient à la longue une source d’angoisse intolérable : son rejet est une cause fondamentale de la Réforme protestante.

Claude Carozzi (1985) avance dans le temps la naissance du Purgatoire : vers 700. Il lie son apparition non à l’ascension de la bourgeoisie, mais à « la mise en place par les Irlandais du système de la pénitence tarifée » [les moines irlandais répandent alors la confession auriculaire]. On ne s’éloigne guère des intuitions géniales de Renan.

Enora

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Ernest Renan et l’apport des Celtes à la culture occidentale