Magique, contemplatif, surnaturel… 6 mangas indémodables

♦ Magique

FullmetalAlchemist d’Hiromu Arakawa

Réédition Perfect, 9 volumes parus (sur 18) chez Kurokawa. 11,90 € le volume

Faisant partie des rares femmes à dessiner des shōnen (mangas d’action destinés aux garçons), Hiromu Arakawa a dû, il y a vingt ans, modifier son prénom, Hiromi, pour ne pas froisser un lectorat japonais encore empreint de misogynie (les mangas pour jeunes filles étant quasi exclusivement dessinées par des femmes). Résultat de cette entrée dissimulée dans le monde de l’édition : un succès planétaire, de 2001 à 2010, avec la série Fullmetal Alchemist, réflexion profonde sur le sens de la famille, l’acceptation de la perte et la responsabilité de chacun de nos actes.

→ ENTRETIEN. « Les mangas racontent de merveilleuses histoires »

Les albums relatent les aventures de deux frères alchimistes, Edward et Alphonse Elric, l’âme de ce dernier demeurant prisonnière d’une armure de métal depuis une tentative pour faire revenir leur mère à la vie en usant de la magie. Le trait élégant et d’une grande lisibilité d’Arakawa rend particulièrement bien les expressions de ses personnages. En cours de parution, une nouvelle édition « Perfect », très soignée et avec des pages en couleurs, permet de redécouvrir cette série culte.

♦ Contemplatif

Quartier lointain de Jiro Taniguchi

Casterman, 408 p., 24,95 €

En voyage d’affaires, un quinquagénaire fait un détour par le village de son enfance. Devant la tombe de sa mère, il perd connaissance et se réveille dans son corps d’adolescent. La chance lui est ainsi donnée de revivre avec ses parents et d’empêcher le départ soudain de son père du foyer. Cet excellent roman graphique, habité par la question du destin, est signé par l’un des mangakas les plus célèbres en Occident. Parce que fortement influencée par la bande dessinée franco-belge, l’œuvre de Jiro Taniguchi, mort en 2017 à l’âge de 69 ans, est une porte d’entrée vers le manga.

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Le découpage régulier des planches, la rigueur du trait et les décors soignés laissent toute leur place aux émotions et à la vie intérieure des personnages. On y retrouve, comme dans d’autres ouvrages de Taniguchi (L’Homme qui marche ou Le Gourmet solitaire), une invitation à faire du quotidien un sujet de contemplation. Mais l’auteur est également fasciné par les forces de la nature, comme celles affrontées par les alpinistes dans l’éblouissant Sommet des dieux (prix d’Angoulême en 1999), adapté l’an dernier avec succès au cinéma.

♦ Surnaturel

NonNonBâ de Shigeru Mizuki

Cornélius, 424 p., 33,50 €

Sacré tempérament, cette NonNonBâ ! Vieille femme vivant dans une petite ville côtière du Japon, elle est accueillie, à la mort de son mari, par la famille du jeune Shigeru. Pétrie de croyances populaires, elle raconte à l’enfant des histoires de yokaï, ces créatures surnaturelles qui peuplent la culture mystique locale.

Au fil de cette chronique autobiographique tendre et drôle de la vie quotidienne japonaise dans les années 1930 (prix 2007 du meilleur album au Festival d’Angoulême), ces êtres fantastiques se révèlent être autant de manières d’exorciser les peines et les peurs de chacun. « Ce n’est pas parce qu’on ne les perçoit pas que les choses invisibles n’existent pas », souffle NonNonBâ au jeune Shigeru. Devenu grand, Mizuki contribuera, avec Kitaro le repoussant (1960-1969), à faire redécouvrir les yokaïs à ses compatriotes, avant qu’ils ne viennent habiter l’imaginaire d’un Hayao Miyazaki (Mon voisin Totoro, 1988). Mort en 2015 à 93 ans, Shigeru Mizuki a également consacré une partie de son œuvre à raconter les horreurs de la Seconde Guerre mondiale dont il témoigne dans le bien nommé Opération mort

♦ Haletant

Monster de Naoki Urasawa

Kana. 9 volumes. 15,90 € le volume

Tenma est un jeune chirurgien brillant promis à une grande carrière à Düsseldorf. Mais sa générosité, qui le conduit à sauver la vie d’un enfant futur tueur en série, marque le début d’une descente aux enfers : il devient fugitif en cavale, témoin d’assassinats et de la résurgence d’extrémismes… Monster nous plonge dans les heures sombres de l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe de l’Est, tout en dénonçant l’enfance exploitée et abusée.

Il se dégage pourtant de ce thriller haletant une humanité et une poésie propres à toutes les œuvres de Naoki Urasawa. Influencé par Alfred Hitchcock et Stephen King, l’auteur est avant tout le disciple du maître du manga contemporain, Osamu Tezuka, dont il a revisité l’œuvre maîtresse, Astro Boy, sous le titre de Pluto. Ses personnages émeuvent par leur complexité, à la fois victimes du mal qui les habite et aspirant à une nouvelle vie. Omniprésent, le monde de l’enfance n’échappe pas à cette tension, également au cœur de 20th Century Boys, autre œuvre monumentale qui allie thriller et psychologie, politique et poésie.

♦ Urbain

Amer Béton, de TaiyO Matsumoto

Delcourt/Tonkam, 624 p., 29,99 €

Lorsqu’un gang de yakuzas dirigé par « le rat » arrive dans leur ville, Noiro et Blanko, deux orphelins errants et ultraviolents baptisés « les chats » sont mis face à leurs destins. Vont-ils laisser ce territoire, leur seul espace, déjà déserté par des adultes désenchantés, gangsters comme policiers, tomber aux mains du pire ? Roman graphique sombre et flamboyant d’un peu plus de 600 pages, Amer Béton propose une vision à la fois très dure et très attachante d’un Japon à peine fantasmé.

→ EXPLICATION. « One piece », les raisons d’un triomphe éditorial

L’univers de Taiyo Matsumoto (né en 1967) est celui d’un auteur complet explorant fréquemment ce moment charnière qu’est l’enfance, entre rêves poursuivis et confrontation avec l’autre. Son trait nerveux et virtuose, ses perspectives déformées et ses scénarios denses, qui impliquent souvent de se laisser porter, en font l’un des plus passionnants mangakas de sa génération. Si Amer Béton (1993) reste son chef-d’œuvre, adapté en 2006 en film d’animation à succès, ses autres mangas, tels que Gogo Monster, Ping Pong, Number 5, Sunny ou le très beau Samouraï Bambou, valent chacun le détour.

♦ Féministe

Maison Ikkoku de Rumiko Takahashi

Delcourt, 10 tomes, 12,50 € le volume

Transformer à ce point une maison d’étudiants en petit théâtre de la comédie humaine est une gageure. Rumiko Takahashi réussit à nous tenir en haleine avec la promesse d’une romance entre un étudiant et la nouvelle concierge de la Maison Ikkoku, une jeune femme ravissante mais fidèle à son veuvage. Cela suffit à déployer entre les personnages une suite de quiproquos et de désirs contrariés, de jalousies et de lâchetés.

Certains lecteurs auront peut-être reconnu la trame de Juliette, je t’aime, série animée phare du « Club Dorothée », dans les années 1990, dans ce récit plein d’humour dont l’adaptation a contribué à faire connaître Rumiko Takahashi hors du Japon. Également friande du registre fantastique, avec notamment Ranma 1/2, dont le héros se métamorphose en jeune fille, l’autrice met toujours en scène des femmes fortes et décidées, tout en jouant sur les questions de genre. Cette grande figure féminine du manga, qui a reçu le grand prix d’Angoulême en 2019, n’a pas fini de fasciner et bousculer son lecteur.

Magique, contemplatif, surnaturel… 6 mangas indémodables