Professeur Layton : quand Level

Médiatiquement parlant, le studio Level-5, situé à Fukuoka n’est plus tout à fait ce qu’il était il y a quelques années. Au milieu de la décennie passée, propulsée par le succès planétaire mais éphémère des séries Yo-Kai Watch et Inazuma Eleven, la compagnie a le vent dans le dos. Elle ouvre des bureaux à l’étranger, multiplie les projets, et se lance dans une politique de plus en plus ambitieuse de portage de ses jeux sous forme de films animés et de mangas. Une suite de déconvenues commerciales plus tard, le studio a largement réduit la voilure et s’est peu à peu reporté sur des remasters de son catalogue, des jeux pour mobile et des expériences free to play. Ses ambitions internationales se sont réduites, et plus aucun jeu majeur n’est actuellement annoncé en développement chez l’éditeur. Au point qu’on en aurait presque oublié que, finalement, peu de temps nous sépare du dernier épisode du Professeur Layton, série qui fut le porte étendard de l’âge d’or du studio : un portage HD de Professeur Layton et le Destin perdu pour smartphones et tablettes, hélas un peu passé inaperçu car sortie en pleine pandémie de Covid-19.

Professeur Layton. Un nom qui remuera sans doute pas mal de souvenirs à celles et ceux qui ont passé un peu trop de temps dans les transports en commun entre 2007 et 2017. Des années durant lesquelles ont été produits six épisodes (et quelques spin-off) des aventures d’un étrange professeur, flanqué d’un haut de forme et d’une capacité de réflexion à toute épreuve, le professeur Hershel Layton. Une série qui assura un temps la bonne fortune de son éditeur, avec quinze millions d’exemplaires vendus au compteur. Le pari était cependant loin d’être gagné à son lancement il y a quinze ans.

Professeur Layton et l’étrange village, 2007

© Level-5

Jeu de rôle et sous-traitance : la naissance de Level-5

Durant sa première décennie d’existence, personne ne pensait vraiment que Level-5 deviendrait un nom qui compte, même pas son fondateur, Akihiro Hino. Fondé en 1998 dans la petite ville de Fukuoka, le studio se destinait prioritairement à développer des jeux de rôle en support pour de plus grands éditeurs, avec une équipe solide, au savoir-faire bien affirmé et une certaine souplesse d’organisation. Un deal est rapidement trouvé avec Sony, cherchant à étendre sa gamme de jeux de rôle : Level-5 éditera ses propres petits RPG et en assumera les risques financiers, mais sera distribué assez largement par le consolier. En parallèle, la firme s’associe avec Square Enix, qui cherche un studio support pour assurer le développement de son futur best seller Dragon Quest VIII. Une stratégie qui sera couronnée de succès et assurera un fond de roulement conséquent à la jeune société, ainsi qu’une réputation solide.

Les premiers jeux proposés par Level-5 en tant qu’éditeur restent extrêmement proche de sa zone de confort : ce sont des JRPG au style et au gameplay plutôt classiques. Mais on note déjà la patte du studio, à la fois onirique, accessible à tous et n’hésitant pas à brasser quelques thématiques un peu plus sérieuses au détour d’histoires légères au ton potache. Dark Cloud (2000) et Dark Chronicles (2002) sont ainsi des jeux mélangeant gestion de village et action RPG dans des donjons. Des jeux aux concepts encore un peu brouillons et tâtonnants mais terriblement attachants. Quelques retournements de situation étranges viennent d’ailleurs y pimenter une trame narrative assez linéaire, et une mélancolie inhabituelle pour l’époque plane sur l’ensemble.

C’est néanmoins avec Rogue Galaxy, paru en 2005 que le studio va transformer l’essai et trouver véritablement son juste ton : il s’agit d’une grande épopée spatiale, à la fois drôle, tragique et humaniste renouant avec les grandes heures du RPG d’aventure des années 90. Le jeu sera néanmoins un échec commercial cuisant : alors que Sony attendait des ventes surpassant le million d’exemplaires, Rogue Galaxy se vend presque trois fois moins que prévu. La faute, en partie, à une localisation trop tardive, le jeu mettant deux ans à sortir du Japon et débarquant en Occident alors que la nouvelle génération de machine est déjà bien implantée. De plus, Rogue Galaxy a coûté trop cher, notamment à cause de son traitement graphique particulier, le « tonal rendering », et son développement à été trop long pour que le jeu rentre dans ses frais. À la suite de cet échec, Level-5 va rapidement cesser de travailler avec Sony pour se tourner vers le nouvel eldorado du moment pour les petits studios : la Nintendo DS.

Rogue Galaxy, 2005

© Level-5

Avec la série Professeur Layton, Level-5 sort de sa zone de confort.

Au milieu des années 2000, un deal similaire à celui avec Sony est passé avec Nintendo : le constructeur assure une diffusion confortable des titres, mais Level-5 conserve son indépendance (et donc sa fragilité structurelle). Souhaitant complètement changer de type de jeu car le JRPG est alors dans un déclin relatif, Akihiro Hino décide de s’associer pour son nouveau projet à une personnalité atypique : le psychologue Akira Tago.

Complètement inconnu en France, Tago est une petite célébrité au Japon. Professeur dans les prestigieuses universités de Tokyo et de Chiba, il se fait connaître dès les années 60 pour sa série de livres Atama no Taisou (littéralement : de la gymnastique pour votre cerveau). Ces ouvrages compilant de manière amusante des centaines de problèmes logiques ont accompagné pendant des décennies des millions d’écoliers japonais, dont Akihiro Hino, qui voue un amour sans faille à la série. Tago accepte, et il deviendra officiellement le « puzzle master » de la toute nouvelle série de Level-5, Professor Layton.

Le choix de proposer un jeu d’aventure sur console portable est alors logique : le genre cartonne, la jeune série Ace Attorney (Phoenix Wright chez nous) de Capcom se vend par palettes, et le style de jeu est parfaitement adapté à la Nintendo DS. Des énigmes courtes, de la réflexion, des dizaines de puzzles, des fonctionnalités tactiles : idéal pour un petit trajet en train ou en métro. De plus, Hino est un grand amateur de la série Ace Attorney. Le risque est néanmoins grand de produire un simple clone qui aurait du mal à se distinguer de son modèle, mais Level-5 va faire plusieurs choix très marqués pour s’en éloigner.

Atama no Taiso volume 8

© Akira Tago, tous droits réservés

Tout d’abord, le personnage en lui-même : s’il est selon Hino bel et bien inspiré de l’avocat Phoenix Wright, Hershel Layton cherche aussi à s’en démarquer par sa tenue, son côté beaucoup moins clownesque, mais aussi un caractère plus posé et mélancolique. L’univers proposé par la série sera aussi légèrement plus enfantin et axé sur des mystères flirtant avec le fantastique et le surnaturel, en visant un public légèrement plus jeune. Mais la saga Layton se distinguera aussi par un gameplay qui se démarque pour le coup complètement de son concurrent : il est ici moins question de récolter des breloques pour les jeter à la face de suspects menteurs dans des procès grandiloquents que de faire avancer des intrigues touffues à coups de casse-tête extrêmement bien fichus mais complètement extradiégétiques.

Une séquence typique d’un jeu Layton ? Le Professeur arrive dans un manoir, une porte est fermée et l’intendant à perdu les clés. Le jeu va alors vous proposer de résoudre un tangram, un puzzle mathématique ou une séquence logique et pouf, les clés sont mystérieusement retrouvées sous le paillasson. Vous êtes récompensé par l’avancée puis la résolution du scénario au fil de votre capacité à résoudre des casse-tête, le tout répété pendant des dizaines et des dizaines d’énigmes tout au long de jeux destinés à vous occuper entre quinze et vingt heures. Un peu à la manière des livres d’Akira Tago, donc. Une partie des énigmes est d’ailleurs directement recopiée des ouvrages du Puzzle Master. C’est baroque, pas toujours très élégant dans sa manière d’articuler gameplay et narration, mais ça fonctionne : le jeu est un triomphe critique et commercial, remporte un nombre conséquent de récompenses et Level-5 a désormais les moyens de décliner Layton sous la forme d’une longue série.

Professeur Layton et l’Héritage des Aslantes, 2013

© Level-5

La série est alors développée de manière frénétique à raison d’un épisode par an entre 2007 et 2013, la série passant de la DS à la 3DS sans faiblir. Deux trilogies sont produites, l’ultime épisode introduisant même le personnage de Katrielle, fille de Layton et héritière logique de la franchise. Un peu à la manière de la série Phoenix Wright introduisant d’épisode en épisode un casting étendu dont une seconde génération d’avocats prêts à prendre le relai. Un épisode dérivé des deux séries sera même produit en 2012 sous la forme du très étrange Professeur Layton vs. Phoenix Wright: Ace Attorney co-édité avec Capcom et tentant de mélanger le gameplay des deux séries.
La saga se décline aussi selon une logique chère à Level-5 (Ni no Kuni, Yo-Kai Watch et Inazuma Eleven y auront droit en parallèle) : la déclinaison sous forme de films et de séries animées. Professeur Layton et la Diva éternelle sort en 2009, produite par les prestigieux studios OLM et P.A. Works. Il s’agit d’une nouvelle histoire prenant place au sein de la chronologie de la série, à la réalisation soignée et qui se voit gratifiée d’une généreuse distribution internationale. Dix ans plus tard, c’est une série pour enfants consacrée à Katrielle, Layton Mystery Tanteisha – Katori no Nazotoki Files qui tente de prendre la suite des aventures de la famille Layton. Hélas, si l’anime est plutôt bien accueilli des fans, il passe aussi complètement sous le radar, particulièrement hors du Japon. Il faut dire que les temps ont changé.

Layton Mystery Tanteisha: Katri no Nazotoki File 2018

© Level-5

Alors qu’au Japon comme à l’international, la concurrence s’est intensifiée sur le marché du jeu d’enquête (Danganronpa, A.I : The Somnium Files, Her Story, Return of the Obra Dinn…) la série Professeur Layton, elle, est restée assez fidèle à sa formule et à sa plateforme d’origine. Des portages sur tablettes et smartphones et des ressorties HD arrivent, mais un peu tard. Les forces de Level-5 sont de plus lourdement mobilisées entre 2013 et 2018 pour produire d’une part des pelletées de jeux Yo-Kai Watch et d’autre part le très ambitieux JRPG Ni no Kuni II : Revenant Kingdom en partenariat avec Namco Bandai Entertainment.

Quand sort l’Aventure Layton : Katrielle et la Conspiration des millionnaires sort en 2017 la série est déjà un peu oubliée. L’ultime épisode de la saga Layton est accueilli poliment mais on sent que son concept s’essouffle, la partie puzzle étant largement moins inspirée qu’à la grande époque. C’est aussi à cette période que la santé financière de Level-5 commence à décliner et que l’éditeur annule plusieurs projets et place la plupart de ses franchises en sommeil plus ou moins prolongé. De plus, des problèmes de production en interne font sombrer certains jeux du studio comme Ushiro et Megaton Musashi dans un long enfer de développement. La franchise Layton, victime de cette période houleuse, ne s’en remettra pas et s’arrêtera finalement à la fin de sa seconde trilogie. Il n’empêche que tout au long du développement de cette saga qui marqua l’âge d’or de son rayonnement international, Level-5 a réussi un exploit : mélanger des jeux de logiques issus de manuels des années 60 et 70 avec des visuals novels à l’univers attachant. Exploit qui est parvenu à scotcher des millions de joueurs et de joueuses devant leurs écrans pendant des années, à un rythme de production soutenu et avec une qualité presque constante tout du long. Si le professeur Layton, sa fille et son sidekick Luke Triton ne sont plus vraiment, en 2022, des personnages qui font l’actualité, ils sont devenus au même titre que leur lointain modèle Phoenix Wright des icônes immédiatement reconnaissables de la grande Histoire du jeu vidéo. Peu de personnages peuvent s’en vanter.

Professeur Layton : quand Level-5 nous faisait nous creuser les méninges