Quel est le sens d’une bénédiction ?

Embarqués sur deux vieux gréements, des prêtres de Saint-Malo bénissaient le 2 novembre dernier, rameaux en mains, les 138 bateaux et les skippeurs s’apprêtant à vivre la 12e édition de la Route du Rhum. « Je ne suis pas spécialement croyant mais recevoir cette bénédiction ne fera pas de mal. Quelle que soit la religion, recevoir de bonnes ondes fait toujours du bien », déclarait Sébastien Rogues, skippeur de l’Ocean fifty Primonial au quotidien régional Ouest France. Comme ces bateaux, prodiges de technicité, des objets plus usuels du quotidien sont ainsi bénis au long de l’année : cartables des écoliers à la rentrée, médailles, alliances, bagues de fiançailles, maisons… Autant de bénédictions derrière lesquelles résident des demandes de protection parfois un peu magiques. Mais pas seulement. La polyphonie de sens que la bénédiction revêt dans la Bible éclaire en effet d’une autre lumière ces demandes.

« Bénir » vient du mot latin « benedicere » qui signifie « dire du bien » mais aussi de l’hébreu « berakha ». « Cette racine est d’abord utilisée dans le texte biblique avec Dieu pour sujet », explique Janine Elkouby, présidente de l’Amitié judéo-chrétienne de Strasbourg. Ainsi dans le récit de la Création, c’est Dieu qui bénit le premier. Il bénit le septième jour, il bénit surtout l’être humain qu’il a créé, homme et femme. « Cette bénédiction est inextricablement liée à l’idée que la Création est un cadeau fait à l’humanité. Dans la tradition juive ou le texte biblique, la notion de bénédiction implique toujours l’idée d’abondance, de don, de quelque chose d’éminemment positif », ajoute-t-elle. En retour, l’être humain bénit Dieu, fait son éloge. Bénir s’apparente alors à une reconnaissance du don, du bien reçu.

La bénédiction est ainsi très présente dans le judaïsme où l’on bénit les réalités du quotidien, comme l’acte de se nourrir. Avant de manger un morceau de pain ou de croquer dans une pomme, les juifs prononcent une formule ritualisée en hébreu : « Béni sois-tu, Éternel notre Dieu, qui crée le fruit de l’arbre. »« Cette bénédiction, commente Janine Elkouby, permet de reconnaître que manger à sa faim, jouir de quelque chose de bon n’est pas un dû mais un don. On met de la distance entre son désir de manger et le fait de se rassasier immédiatement. On ne se précipite pas sur l’aliment mais on fait un pas de côté qui renvoie au créateur. » Or, se référer à un autre que soi, qui plus est Dieu, « évite de se prendre pour le centre du monde, le roi de la Création, l’origine de tout. C’est aussi une position de retrait par rapport à la tentation du pouvoir. »

Cette position de retrait et de respect vaut quand on bénit Dieu mais aussi quand on bénit une personne. En ce sens, bénir est une manière de reconnaître l’existence de l’autre comme un don. « La bénédiction est, par excellence, adressée à Dieu ou à l’autre dans une parole, un regard, un geste, un écrit… Il y a une interrelation. C’est une parole agissante, performative. Mais il ne faut pas la charger de sens magique ou surnaturel, extraordinaire. Au contraire, dans la Bible, c’est quelque chose d’ordinaire qui se manifeste dans les relations », souligne Élisabeth Parmentier, auteure de Cet étrange désir d’être bénis.

Dans cette optique, bénir est aussi simple que de saluer quelqu’un. Les peuples antiques avaient pour salutation des formules de pacification des relations, rappelle cette professeure de théologie protestante à l’Université de Genève. Par exemple : « Que la paix soit avec toi ». Cette idée est reprise dans l’expression arabe « salam aleykoum », ainsi que dans la formule hébraïque « shalom aleichem », ou plus moderne « shalom », pour souhaiter aussi bien la paix que dire « salut ! ». De même, en français, « quand on dit “bonjour” à quelqu’un, il y a toujours l’espoir que, disant cela, on souhaite quelque chose de positif à l’autre même si l’expression est devenue banale ou automatique », note Erwan Chauty, professeur au Centre Sèvres – Facultés jésuites de Paris.

Outre la salutation, ce jésuite relève deux autres types de bénédictions dans l’Ancien Testament : des bénédictions qui ont un côté un peu magique, dont on pense qu’elles vont avoir un effet qui nous dépasse, et qui s’opposent aux malédictions ; et des bénédictions dans lesquelles Dieu est associé.

Pourquoi faire bénir des objets ?

Une bénédiction un peu magique se trouve ainsi dans le chapitre 27 de la Genèse où Isaac devenu aveugle, dupé par sa femme et son fils Jacob, donne à ce dernier sa bénédiction pensant qu’il s’agit de son fils aîné Ésaü. Bien qu’il ait été trompé, le vieil homme ne peut revenir sur sa bénédiction et dit à Ésaü : « Ton frère a capté ta bénédiction »…« Comme si la parole de bénédiction ou de malédiction produisait son effet sans instance extérieure qui la validerait ou non. Un Dieu personnel et en relation est complètement absent de cela », remarque Erwan Chauty.

En revanche, la bénédiction que Dieu donne à Abraham relève de l’alliance : « Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père, et va vers le pays que je te montrerai. Je ferai de toi une grande nation, je te bénirai, je rendrai grand ton nom, et tu deviendras une bénédiction. (…) En toi seront bénies toutes les familles de la terre » (Gn 12, 1-3). Cette bénédiction n’est pas une protection automatique dans la mesure où Abraham doit vivre dans le respect de l’alliance.

Dans la Bible, les bénédictions importantes sont toujours assorties d’une responsabilité, confirme Élisabeth Parmentier. Cette responsabilisation est ce qui distingue la bénédiction biblique de la bénédiction profane. « Aujourd’hui, on veut être béni ou faire bénir sa voiture pour le gain que cela apporte, rarement pour la responsabilité que cela demande. Voulons-nous acquérir une force, une sorte d’auto-bénédiction, ou accueillons-nous la bénédiction comme un cadeau à transmettre ?, interroge-t-elle. Dans la Bible, on trouve souvent des bénédictions à des périodes où l’on a besoin de personnes qui reprennent le flambeau. » Ainsi, à l’Ascension, Jésus bénit les disciples qui vont ensuite bénir dans le temple.

S’il y a souvent une ambiguïté et des restes de paganisme dans les demandes de bénédictions, elles peuvent être l’occasion d’entrer dans une alliance avec Dieu, qui est source de toute bénédiction. « On demande une bénédiction parce qu’on sent bien que notre vie va se jouer là, note encore Erwan Chauty. Au-delà de la bénédiction des bateaux de la Route du Rhum, ce sont surtout les marins que l’on bénit. Ils vont s’affronter à des éléments immensément plus forts qu’eux. « Dans cette aventure qui peut être mortelle, la bénédiction rappelle que Dieu est plus grand que la mer. » Bénir est une manière de poser sur une situation, un être, l’univers, le regard de Dieu.

A LIRE. Pour aller plus loin

♦ Dieu nous bénit. Bénédictions de l’Église à l’usage des laïcs, par une commission internationale francophone pour les traductions et la liturgie (Traducteur) et Michel Steinmetz (Adaptateur), Mame, 2016, 159 p., 14,90 €.

Destiné aux laïcs, ce livre réunit et présente une vingtaine de bénédictions extraites du rituel romain. Des prières à faire en famille dans le quotidien, au moment des repas, pour marquer des grandes étapes de la vie comme une naissance, un déménagement dans une nouvelle maison.

♦ Cet étrange désir d’être bénis, d’Élisabeth Parmentier, Labor et Fides, 2020, 344 p., 19 €.

Pourquoi rechercher une bénédiction ? Comment la considérer ? Y a-t-il une force attachée à des paroles particulières, à des gestes, voire à des objets bénis ? La protestante Élisabeth Parmentier se livre à une étude fouillée sur les ressorts cachés de la bénédiction dans la Bible mais aussi dans l’Église d’Occident. Elle y aborde également la question des bénédictions des couples homosexuels.

Quel est le sens d’une bénédiction ?